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Bakhita, Véronique Olmi. (France – Soudan)

« L’esclavage ne s’efface pas. Ce n’est pas une expérience. Ça n’appartient pas au passé » Véronique Olmi.
Chers Tous,
C’est arrivé un jour où je n’avais rien de spécial à faire, et comme à mon habitude, je décidais d’aller arpenter les allées d’une librairie. J’aime beaucoup ces instants suspendus pendant lesquels je touche les livres et imagine leurs histoires avec pour seuls repères leurs titres. C’est de cette manière que mon regard s’est posé sur Bakhita, le livre dont je vais vous parler aujourd’hui.
Deux choses ont immédiatement retenu mon attention : le prénom « Bakhita » qui m’a fait penser à l’Afrique australe, et le magnifique portrait de cette femme dont je me suis tout de suite sentie proche !  Ne me demandez pas pourquoi…
J’ai regardé avec insistance le livre, pour finir par le prendre en photo pour le rajouter  à ma wishlist. Lorsque pour Noël mon beau-frère L. me l’a offert, j’ai littéralement crié de joie !
C’est à ce moment que j’ai pris soin de lire attentivement la quatrième de couverture qui, malgré ma concentration, ne m’a pas fait réaliser que j’avais entre mes mains la biographie romancée d’une femme exceptionnelle.
En effet, Bakhita c’est l’histoire vraie d’une enfant de 7 ans enlevée au Darfour pour être esclave. Maltraitée et humiliée, elle deviendra captive, domestique, religieuse et sainte (béatifiée en 1992 et canonisée en 2000 par Jean-Paul II) .
Nous sommes dans les années 1870. L’esclavage est aboli en Europe depuis presque 100 ans, mais pas dans cette région du Soudan où l’instabilité règne : les Égyptiens ont conquis le Soudan en 1820 et un chef religieux « le Mahdi » lutte contre la domination égyptienne.
Dès la vingtième page du livre, le ton grave de la narration est donné.  Des négriers musulmans s’emparent du village d’Olgossa où vit Bakhita, une petite fille aimée et protégée par sa famille. On assiste à son enlèvement, impuissants et confus.
Commence alors pour elle une vie misérable et malheureuse dans laquelle elle est enchaînée, violentée, et violée. Vendue à plusieurs reprises à différents maîtres, Bakhita va par exemple être le jouet sexuel et le souffre-douleur d’une fratrie arabe. Toute sa vie sera synonyme de combat pour survivre à la cruauté de l’esclavage: marcher pendant des jours et des nuits entieres, les chaines aux pieds, sans boire ni manger ; recevoir des coups et des injures ; être torturée, abusée, violentée ; dormir avec les animaux ; être vendue puis revendue aux trafiquants les plus offrants ; etc.  Chez l’un de ses maîtres, l’enfant est battue chaque jour, et les saignements qui émanent d’elle n’émeuvent pas ses bourreaux. Chez un autre, un général turc, Bakhita écope du tatouage des esclaves « parce que sa femme avait envie de la voir scarifié pour pouvoir exposer cet art à ses amies » . La description de cette horrible pratique m’a fait pleurer : on trace avec une lame de rasoir des dessins sur la poitrine et le ventre, et on recouvre les plaies de sel pour retarder la cicatrisation. Très peu d’esclaves survivaient à cette torture, qui laissera 144 cicatrices sur le corps de Bakhita. Très visibles, elles vont systématiquement effrayer les gens qu’elle va rencontrer, ou participer à alimenter les histoires les plus absurdes sur elle.
L’enlèvement qu’elle a subi à 7 ans et sa nouvelle condition d’esclave produisent chez Bakhita un traumatisme si violent qu’elle en oublie son (vrai) nom. En effet, Bakhita est un prénom qui signifie « la chanceuse » en arabe. C’est son nom d’esclave qui lui a été donné par ses ravisseurs, avant de la vendre comme esclave. Je me suis interrogée sur le sens que je dois donner au port de ce prénom. Où est la chance quand le sort vous a déjà condamné ? Faut-il y voir une façon de conjurer ce sort?
Jusqu’à l’âge de treize ans, Bakhita va vivre des atrocités qu’aucun enfant ne doit vivre. Le récit de Véronique Olmi m’a vraiment touchée parce qu’elle évoque l’esclavage en se mettant à la place de Bakhita. Ce sont les mots d’une enfant apeurée, traumatisée et esseulée qui ornent les pages de la première partie du livre. J’ai essayé de comprendre avec Bakhita, ce qui a fait en sorte qu’elle survive à l’horreur, malgré son jeune âge, alors qu’elle a vu mourir de nombreux autres captifs, qu’ils soient bébés, enfants, jeunes, adultes ou vieux. Véronique Olmi fait beaucoup revivre en Bakhita, le souvenir de sa mère. Est-ce grâce à cette reminiscence que Bakhita tient le coup ? L’auteure accorde aussi une place importante à l’amitié (que j’assimile volontiers à une fraternité) de Binah et Bakhita qui se sont rencontrées en captivité. La force qui les animent, symbolisée par « Je ne lâche pas ta main » m’a fait retenir mon souffle à plusieurs reprises. Est-ce alors la solidarité entre eclaves qui aident Bakhita ? Enfin, à différents moments, j’ai espéré que Bakhita retrouve Kishmet, sa grande soeur, capturée deux ou trois ans avant elle. J’ai lu l’espoir de Bakhita de retrouver un jour sa famille, et j’y ai cru, quand bien même je me demandais de quelle façon, Véronique Olmi allait tourner son développement pour rendre possible et crédible ces retrouvailles. C’est peut-être cet espoir de retrouver un jour les siens qui aide Bakhita à tenir bon jusqu’à son dernier souffle.
Agée de 14 ans, Bakhita tiendra son salut d’un consul italien installé à Khartoum à qui elle sera une fois de plus vendue. A partir de ce moment, la trajectoire de sa vie va emprunter le chemin qui est rapporté dans la deuxième partie du livre.
Son nouveau maître l’emmène en Italie où l’esclavage n’existe plus pas, et on imagine pour Bakhita une nouvelle vie, plus reposante et plus juste. Malheureusement pour elle, ça ne sera pas le cas. Partir pour l’Italie est un répit apparent, puisqu’en réalité, Bakhita n’est pas libre. En effet, en Italie la servitude existe, et là-bas, l’Afrique, ses habitants et tout ce qu’elle évoque laisse court à une imagination et une spéculation qui n’ont de sens que pour ceux qui en sont à l’origine.
En Italie Bakhita sera perçue et traitée comme une chose curieuse au mieux, si non, comme une bête de foire, pointée du doigt, insultée ou exposée comme un objet quelconque dans une vitrine de magasin. Sa noirceur effraie et son africanité la fait assimiler à un singe…
L’écriture de Véronique Olmi est  sublime, certains faits relatés sont suggérés, mais avec le bon dosage, pour que l’on puisse laisser court à notre imagination. Les autres moments forts de sa vie sont décrits avec une force qui ne laissent aucun doute quant à leur cruauté, sans toutefois être dans l’exagération.
Sika se livre
Ce qui me gêne le plus dans Bakhita, c’est le fait qu’elle est devenue malgré elle, le symbole du petit esclave Noir sauvé par un Blanc. Je me suis rendue compte qu’il y a de nombreux outils de communication, des images, et des objets de culte autour de son histoire. Le salut (humain et spirituel) de Bakhita est l’oeuvre d’un Blanc catholique…
Je ne peux pas changer le cours de cette histoire, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’y apercevoir des caractéristiques du mythe du Blanc sauveur. Et ça, en ne remettant pas en cause le récit de Véronique Olmi, ni la rigueur de son travail documentaire.
En parcourant ce livre, j’ai fait un parallèle avec les nombreux films dans lesquels j’ai vu une personne blanche croiser la trajectoire d’une personne noire à la situation critique (chômage, violences conjugales, pauvreté, analphabétisation, etc.) . Ces périodes à vide traversées par les Noirs sont le fait de mauvais choix ou les conséquences d’une injustice sociale à laquelle de mauvaises personnes Blanches ont pris part. Et là, intervient toujours la bonne personne Blanche qui vient s’encquerrir de la situation, compatir, établir un plan d’action, soutenir, épauler et résoudre les problèmes. Le Blanc sauveur est un héros sans lequel aucune solution ne peut être trouvée.
De sa rencontre avec le Consul italien à son entrée aux Ordres des religieuses canossiennes et sa rencontre avec Dieu, il y a partout cette impression de Blanc sauveur. Cela m’a énormément attristée, et je me demande si c’est une volonté de l’auteure de le transcrire ainsi. J’ai perçu la vie religieuse de Bakhita comme une continuité directe de la mission civilisatrice et salvatrice des puissances colonialistes blanches envers les populations sauvages du continent africain. Et je l’ai ressenti dans les scènes du livre qui montrent le faible niveau d’italien de Bakhita. C’est comme-ci sa situation aurait été différente si son vénicien avait été parfait. Il aurait juste suffit que Bakhita accepte d’apprendre ce que les sauveteurs Blancs (les Italiens) avaient à lui apprendre.
Enfin, ce mythe du Blanc sauveur transparait dans le récit de sa rencontre avec le Christ et sa conversion au christianisme. Comment comprendre que ceux qui sont à l’origine de sa situation d’esclave et de sa servitude se présentent dans le même temps comme étant les envoyés du vrai Dieu, un Maître suprême qui ne maltraite ni ne méprise, mais qui aime au-delà de toute mesure. Avant d’être présenté à Bakhita comme un père aimant, bon et rassembleur, Dieu lui est présenté comme le Maître suprême « El Paron » . Là aussi, on ne la laissera pas choisir. On lui impose une religion, une croyance, une foi en un Dieu qu’elle n’a pas vraiment choisi.
Ce que j’y ai vu c’est encore un acte de soumission, non pas volontaire mais programmé. C’est comme-ci son enlèvement l’avait conditionnée à obéir, alors que le propos de Véronique Olmi nous suggère que choisir les Ordres a été sa première décision de liberté. En vérité, elle n’a pas embrassé d’elle-même cette nouvelle religion. Je m’interroge donc sur le caractère politique de sa canonisation.
« Il y aura toujours en elle deux personnes : une à la merci de la violence des hommes, et l’autre, étrangement préservée, qui refusera ce sort.  La vie mérite autre chose.  Elle le sait » . Véronique Olmi.
Même si elle a essayé d’être au plus près de l’âme de Bakhita dans la retranscription de sa vie religieuse, je trouve que Véronique Olmi n’est pas allée en profondeur dans le sujet, alors que car sa conversion au christianisme et son adhésion aux valeurs du catholicisme sont une obsession pour l’héroïne, plus que la montée en puissance du fanatisme racial à travers la dicature de Mussolini, évoquées avec souplesse dans le roman. En effet, Véronique Olmi relate avec aisance et clarté la dimension historique et politique de Bakhita en montrant comment Mussolini et les fascistes italiens ont tenté, quelques années avant l’envahissement de l’Éthiopie par l’Italie, de se servir de Bakhita pour légitimer déculpabiliser leur idéologie.
Les questions que je soulève méritent qu’on y répondent parce qu’elles sont importantes, mais elle ne seront pas traitées ici. Je vous rassure cependant sur la beauté de ce livre dont la lecture m’a laissée dans un étrange bonheur mélancolique. Bakhita (en tant que personne) est une ode à l’amour et à la vie. Et Bakhita (en tant que roman) est un plaidoyer contre le racisme et la barbarie des Hommes.
Dans Bakhita, Véronique Olmi a indéniablement une plume magnifique qui m’a fait penser à une longue poésie dans laquelle se côtoient l’espoir, l’amour, la violence et l’injustice. Le résultat est une histoire qui ne laissera personne indifférent, tant sa portée nous pousse à réfléchir sur la vie.
Un grand bravo à cette auteure que je découvre. Elle a réussi à  nous offrir une narration pleine d’humanité en dépit de nombreux décors insoutenables.
Merci de me lire !
Jessica 🙂

1 thought on “Bakhita, Véronique Olmi. (France – Soudan)

  1. Je ne suis pas très accro aux romans mais je tenterai de partager mon point de vue… Partant de ce que nous vivons et voyons au quotidien s’avère etre l’opposé de ce que nos traditions nous africaines disent de nos ancêtres je fais allusion à notre caractère chaleureux mais aussi accueillant et ouvert aux étrangers ceux qui malheureusement a conduit notre continent à sa vente. Pour ce qui est de ton ressenti du fait que l’homme blanc qui d’une part nous asservi et d’autre devient le sauveur je te comprends parfaitement mais regardons nos sociétés les œuvres caritatives, les organisations non gouvernementales etc… sont des œuvres des blancs peut être par repentis ou pour essayer d’atténuer les atrocités de leurs descendants à ce niveau j’essaye de comprendre l’auteur car, comparer à nous combien le font ?! Peut être mais comme je le disais plus haut je n’ai pas une grande connaissance des œuvres mais de ce que je sais entre nous mêmes nous excellent premièrement dans l’envie, la soif du pouvoir et la chute des nôtres et pour moi tant que l’on ne formera pas un bloc comme les hommes blanc rien ne changera le blanc qui détruit sous nos yeux sera toujours considéré comme le sauveur.

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