Auteur.e.s Afro-descendant.e.s, Bibliothèque

Marchons sur Le Chemin de Jada pour parler du colorisme avec nos enfants.

Temps de lecture : 5 minutes

Il était une fois, Iris et Jada, des soeurs jumelles qui se ressemblaient parfaitement. Cependant, un détail permettait de les distinguer : la couleur de leur peau noire. Iris avait une couleur noire « aussi claire que l’acacia », tandis que Jada était d’un noir « aussi foncé que le cacao. » Grâce à son teint, Iris recevait des compliments de tout le monde. A cause de son teint, Jada ne recevait que des moqueries.
Voici résumé (avec mes mots), le début du conte Le chemin de Jada, le nouvel album jeunesse de Laura Nsafou, illustré par Barbara Brun. En 2018, ce duo féminin a collaboré pour Comme un million de papillons noirs, un autre album jeunesse qui aborde l’estime de soi à travers l’amour du cheveu crépu. Le chemin de Jada quant à lui conte le colorisme aux enfants.

Colorisme ?

En 1983, Alice Walker* (africaine-américaine, autrice, activiste et militante pour les droits civiques des Noir.es, lauréate du National Book Award et du Prix Pulitzer) a utilisé le terme colorisme pour décrire « le traitement préjudiciable ou préférentiel des personnes de même race, basé uniquement sur leur couleur. »
Le colorisme est une forme de discrimination basée sur la hiérarchisation des carnations des peaux noires et racisées (asiatiques par exemple). Plus on a une couleur de peau qui se rapproche de la peau blanche, plus on a une belle peau, et plus on correspond aux diktats de beauté imposés par les Blancs.

Photo : Le Chemin de Jada – Ed Cambourakis

Un héritage toxique !

Lire Le chemin de Jada m’a fait faire un retour dans mon enfance. Quand j’étais une petite fille, les gens faisaient beaucoup de remarques sur ma peau « claire. » Non, ma « jolie peau claire. » Lorsque je jouais ou marchais avec les autres enfants plus foncés que moi, j’étais d’emblée la plus jolie. J’avais « un beau teint. » C’est ainsi que ceux et celles qui faisaient des remarques insistantes en parlaient. Si par malheur je me retrouvais dans un groupe dans lequel il y avait un enfant métisse, ma « beauté » s’atténuait ou disparaissait. Comme par magie ! Celle de l’enfant métisse était vantée, remarquée, complimentée.

J’étais en classe de CM1 lorsque ces remarques ont commencé à m’interpeller. Peut-être même, me détruire. Parmi mes copines de l’époque, L., a aussi la peau noire, mais elle est beaucoup plus foncée que moi. Je trouve que L. est une belle fille. Elle est intelligente, elle s’exprime bien et elle a de bons résultats scolaires, comme moi. Nous sommes nées la même année, le même mois, à seulement deux jours d’intervalle ! Nos dates de naissance proches nous ont beaucoup rapprochées. Je trouve que L. s’habille bien. J’aime sa compagnie et j’aime jouer avec elle, parler avec elle, rêver avec elle. Certains jours, je veux même être aussi mince qu’elle ! Pourtant, quand nous sommes ensemble, c’est moi qu’on complimente et qu’on trouve belle, à cause de « mon joli teint clair ». Les comparaisons marquent ceux à qui elles s’adressent ! Si elles concernent le physique et la beauté, elles marquent encore plus. J’entends les gens rappeler à L. qu’elle est « trop noire », qu’elle a un « beau corps mais son teint gaspille tout », etc. Je nous revoie en « compétition » pour les premiers rôles aux spectacles de classe, la lecture des discours d’accueil pour les fêtes de l’école, les campagnes pour les postes de cheffes de classe, etc. La plupart du temps, je suis choisie parce que « je présente bien ». Je surprends certains enseignants dire qu’avec mon teint, « ça passe mieux ». Et mes compétences ? Et mon intelligence ? Et mes résultats ? Les fois où il y a en face de nous une camarade métisse, c’est elle qu’on adule, c’est elle qui correspond. Le classement ? Elle, Moi, L.

Quelques années plus tard, à l’adolescence, ces comparaisons ont défini le rapport conflictuel que j’ai eu avec ma peau « claire ». C’était très perturbant ! Je ne savais pas qui j’étais, ni ce que je valais. Etais-je belle ? Etais-je intelligente ? Etais-je méritante, intéressante, intelligente ? Face à une fille plus claire, je m’effaçais littéralement. J’avais dis à mes pensées « les filles métisses et claires sont plus belles, plus intelligentes et plus chanceuse que moi ». Je me condamnais et me jugeais en permanence, en regrettant souvent le fait de n’avoir pas hérité du « métissage » (peau très claire, cheveux lisses, longs et bouclés) de certaines cousines. En effet, ma famille maternelle est métisse. Chez nous, le jeu de la génétique et des unions donne un arc-en-ciel aux couleurs surprenantes. Les traces de ce metissage sautent parfois une ou deux générations. Mes grand-parents, mes oncles et mes tantes en sont plus ou moins marquées. Chez mes cousins ou chez mes nièces, elles ne concernent que le type de cheveux, les traits du visage ou la voix. Pour tout le monde, il y a le nom de famille. Ainsi, certains membres de ma famille maternelle ont la peau très claire, d’autres sont carterons, d’autres sont « très noirs » et enfin, d’autres sont « comme moi ». Je vous épargne le récit du complexe d’infériorité que j’ai développé à une époque vis-à-vis des Blancs et des métisses, et tous les dégâts qui ont suivi des années après.

J’aurai aimé grandir sans avoir à me préoccuper de ne pas être assez « claire ». Déconstruire ces stéréotypes et me reconstruire après avoir ingéré tout ça a été douloureux ! Quand mon processus de prise de conscience s’est enclenché, j’étais seule, face à ces démons. J’ai dû (ré)apprendre à m’aimer. C’était énergivore ! Aujourd’hui je vais mieux, heureusement ! Grandir, faire des rencontres, voyager et surtout lire, m’a aidé à dépasser tout ça.

Mes expériences avec le colorisme se sont produites très tôt comme vous le lisez. Bien sûr, à cette époque je ne les nommais pas ainsi. C’est beaucoup plus tard que j’ai appris ce mot. Avec le recul, je réalise que vivre tout ça m’a permis de comprendre ce qui se joue autour de nous avec cette hiérarchisation des couleurs entre Noirs et Blancs, et entre les Noirs eux-mêmes.

Le Chemin de Jada - Ed Cambourakis
Photo : Le Chemin de Jada – Ed Cambourakis

Aujourd’hui

Je suis la maman de deux enfants, et malheureusement, ils étaient à peine nés que les premières remarques (in)conscientes coloristes fusaient : « heureusement qu’il a pris le teint de sa mère », « elle est sauvée, elle est claire comme Jess », « il est beau, c’est normal, il n’est pas noir comme toi », « heureusement que les enfants prennent ton teint, parce que celui de leur père là… », etc. Vous ne savez pas à quel point ces remarques m’ont agacée, attristée et énervée. Pour moi, ce n’est pas anodin, et il ne s’agit pas de compliments. Je ne laisse pas passer ce genre de dérapages ! Peu importe l’intention de la personne qui prononce ces mots, je ne manque pas de lui signifier sa maladresse en insistant sur le fait que mes enfants ne sont pas beaux parce qu’ils ont un teint noir-clair. Ils sont beaux et leur père est un bel homme !

Pour mon fils et pour ma fille, il n’y aura pas de place pour ça ! Je ne permettrai pas au colorisme de grandir et de s’en raciner en eux. Quand viendra le moment où il faudra en discuter avec eux, je n’éviterai pas la discussion. Mon expérience, mes lectures et un livre parfaitement adapté comme celui dont il est question seront de précieux supports. Par exemple, je leur apprendrai à être sensible, et à répondre, aux phrases comme « je ne suis pas Noir.e, je suis brun.e », « tu es beau/belle pour un.e Noir.e », « tu n’es pas mal pour quelqu’un à la peau aussi foncée », « pourquoi tu fais ton/ta blanc/blanche », « faire son/sa métisse », ou pire, « les bébés métisses sont les plus beaux », etc. Ce sont des remarques et des commentaires évaluatifs et hiérarchisants, à la base du colorisme. Lorsqu’un enfant grandit en les entendant, le risque est immense que ce dernier apporte une attention excessive, et trop de valeur, à sa seule apparence physique. Je ne veux pas que mes enfants se construisent ainsi. Pour moi, les discriminations physiques, ethniques et raciales ne sont pas des fondations saines et solides pour construire l’estime de soi et la confiance en soi.

Le chemin de Jada

L’histoire d’Iris et Jada n’est pas isolée. Leur histoire, c’est la nôtre. Cette histoire se joue depuis des générations dans nos familles africaines et dans nos diasporas. C’est un héritage vicieux du racisme, un héritage sournois de la colonisation. La beauté occidentale se veut universelle… Pourquoi implique-t-elle une dévalorisation de soi ? En effet, même si l’accent est souvent mis sur la hiérarchisation des couleurs de la peau, le colorisme est également associé à des préjugés basés sur d’autres caractéristiques physiques, telles que la texture des cheveux, la couleur des yeux, la forme du nez ou la taille des lèvres. Même dans nos familles, lieux où nous devons être choyés et valorisés en premier, lieux où l’on doit se sentir en sécurité, on a intériorisé ses codes. Ainsi, consciemment ou inconsciemment, on martèle aux nôtres, qui ont la peau trop foncée, qu’ils sont moins beaux et moins estimés que ceux qui ont la peau plus claire ! Au sommet de la pyramide, le blanc, la couleur blanche, trône… Ensuite on s’émeut des phénomènes de dépigmentation de la peau. C’est grave !

« Tu serais si jolie si tu n’étais pas aussi foncée qu’un enfant de la Nuit »

Parler de racisme (et de colorisme) aux enfants peut s’apparenter à mettre les pieds dans un chantier de bombes à retardement pour certains parents, Noirs ou Blancs. Peut-être pensez-vous que vos enfants sont encore trop jeunes pour en parler ? Ou alors, pour des raisons qui vous concernent, vous vous dites qu’une conversation spécifique n’est pas vraiment (encore) nécessaire ? Je ne maitrise pas tous ces paramètres. Cependant, j’aimerai vous dire pourquoi, selon moi, il ne faut pas censurer (y compris détourner, éviter, fuir ou ne pas vous sentir concerné par) ce dialogue. Je pense que les enfants ne sont jamais trop jeunes ou pas prêts pour en parler. Ce qu’il faut faire, c’est adapter notre discours à leur âge. La société le leur rappelera très vite. Pour vous en convaincre, lisez les témoignages des autres enfants, ou les histoires des parents d’enfants scolarisés. Ce qu’il se passe dans les cours de récréation, parfois dès la maternelle, est effrayant !

Nous commençons doucement à parler de ces questions avec notre aîné de 4 ans. Nous employons un vocabulaire adapté à son âge. Nous le faisons parce que nous voulons l’équiper pour y faire face, et nous voulons l’aider à respecter et à accepter les autres. En revanche, ne pas en parler avec lui (maintenant ou plus tard), lui renvoie le message que c’est un sujet tabou, et par conséquent, il faut l’éviter. Ne l’oublions pas : les enfants peuvent être les cibles du racisme et/ou du colorisme à n’importe quel âge.

C’est la raison pour laquelle je constitue une bibliothèque afrodescendante à mes enfants. Je tiens à ce qu’ils lisent des histoires dans lesquelles les personnages leur ressemblent. Les livres qui permettent de parler des sujets comme le racisme, l’esclavage et le colorisme y ont toute leur place. C’est la raison pour laquelle Le chemin de Jada est chez nous, même s’ils n’ont pas encore l’âge de le lire eux-mêmes ou de tout comprendre.

Le Chemin de Jada - Ed Cambourakis
Photo : Le Chemin de Jada – Ed Cambourakis

J’ai aimé Le chemin de Jada pour deux raisons :
le thème abordé et la nécessité d’en parler, pour donner aux enfants le vocabulaire qui va leur permettre de mettre des mots sur les expériences discriminantes dont ils sont témoins ou victimes. Je pense notamment à l’école. En mettant entre leurs mains et dans celles de leurs enseignant.es un livre comme Le chemin de Jada, la parole va se libérer autour des mots comme préjugés, discrimination, injustice, stigmatisation, inclusion, racisme, et colorisme. La création d’un tel environnement va forcément aller en faveur de la prise de conscience et du changement pour tous les enfants. Il faut apprendre ces mots aux enfants pour que, comme le disait André Brinck « il ne soit plus possible de dire encore une fois : je ne savais pas. »

– l’angle de traitement de l’histoire, pour responsabiliser la famille, à travers le personnage de la grand-mère. Si dans le village tout le monde se moque de Jada, à la maison, c’est la grand-mère qui assène sa petite fille de remarques négatives. Elle ne cesse de la comparer aux « enfants de la Nuit . » Ses mots sont durs « tu serais si jolie si tu n’étais pas aussi foncée… » Je l’écrivais plus haut, dans nos familles, nous perpétuons ces stéréotypes destructeurs, alors que la famille est censée être un cocon protecteur. J’ai vraiment aimé que l’autrice le souligne ! Pour moi, lorsqu’on est une personne Noir.e, on a tendance a facilement reconnaître le colorisme pratiqué par les Blancs (au niveau institutionnel car découlant du racisme, ou au niveau non institutionnel car découlant des préjugés raciaux embrassés). Or le colorisme est aussi pratiqué par les Noirs eux-mêmes ! C’est moins explicite mais ça existe ! Mon témoignage et le conte de Laura Nsafou nous le montrent. Dans la communauté Noire, beaucoup de personnes ont malheureusement intériorisé « la suprématie blanche » et tout ce qui en découle. C’est douloureux de le reconnaître car cela s’inscrit dans une histoire longue et compliquée, mais il faut le faire pour s’en défaire. Pour moi, il n’y a aucun intérêt à nier l’existence du colorisme dans notre communauté. C’est un phénomène destructeur qui, comme tout ce qui est hérité du racisme, doit être dénoncé et combattu. Il en va de l’épanouissement de soi (le nôtre et celui de nos enfants). En effet, si j’ai ressenti ses effets, je suis sûre que c’est aussi le cas d’autres personnes.

« Pourquoi chercher à être aimée d’un seul village, quand on est aimée des étoiles du monde entier ? »

Il faut lire Le chemin de Jada, et s’intéresser au colorisme pour comprendre à quel point les préjugés implicites sur la couleur de peau sont omniprésents. Il faut les examiner et les dénoncer pour marcher vers l’égalité, peu importe la couleur de la peau. Pour l’avoir vécu, je sais à quel point le biais de la couleur de la peau affecte les perceptions et les interactions, de manière subtile, profonde et violente Encore une fois, cette prise de conscience est le premier pas à faire pour éviter que les comportements et les performances des enfants soient systématiquement interpétés à travers le prisme des stéréotypes liés à leur couleur. Sans cette prise de conscience, les préjugés amèneront les adultes, les enseignant.es, les éducateurs et la société à réagir de manière contre productive face aux discours et aux comportements racistes. Et vous le savez, nos enfants sont les adultes de demain.

En écrivant Le chemin de Jada, Laura Nsafou nous donne l’opportunité de réfléchir à notre humanité. Dans ce conte, son écriture est paisible, fluide et poétique. Les dessins sensibles de Barbara Brun en font un album jeunesse magnifique et engagé !

C’est un livre que je recommande à partir de 7 ans. Toutefois, vous pouvez le lire à un enfant de 5 ans en allant à l’essentiel. Le chemin de Jada est pour moi, un coup de coeur absolu ! Il doit être lu par les enfants (filles et garçons) et par les adultes, Noirs et Blancs. Lisez-le sans attendre ! Offrez-le ! Parlez-en autour de vous !

Le Chemin de Jada - Ed Cambourakis
Photo : Le Chemin de Jada – Ed Cambourakis

Pour finir

J’ai eu beaucoup de peine en écrivant ce billet qui a réveillé des choses douloureuses. Mais je devais en parler, au lieu de me contenter de vous dire d’acheter Le chemin de Jada. Le colorisme est complexe et insidieux. J’espère vraiment que mon témoignage et votre prochaine lecture de ce livre vous aideront à en saisir les enjeux.

A la fin de mon billet, si vous devez retenir quelque chose c’est ceci :

  • Les remarques sur les couleurs de la peau et le fait de privilégier et préférer les peaux claires aux peaux foncées, ne sont pas de simples questions de goût et d’esthétique. Dans ces cas, la couleur de la peau est le critère grâce auquel une personne est jugée et évaluée. Il ne doit pas en être ainsi !
  • Nos sociétés ont fait de la couleur de la peau un symbole de valeur au point où nous nous considérons les uns les autres en fonction de la façon dont nous nous présentons physiquement. C’est mal d’agir ainsi. Et ce mal porte un nom : le colorisme.

L’auteur.trice

Laura Nsafou est autrice, militante afroféministe, et blogueuse sous le nom Mrs Roots. Son travail d’écriture interroge les représentations sociales, historiques et culturelles des femmes noires. Elle a également écrit l’album jeunesse Comme un million de papillons noirs (à ce jour, l’album jeunesse le plus vendu du catalogue des éditions Cambourakis avec plus de 10 000 exemplaires écoulés), et le roman À mains nues, dans lequel elle parle de l’influence des différences culturelles dans les rapports sociaux.

Barbara Brun est illustratrice. Depuis 2008, elle a illustré de nombreux albums, et a travaillé en parallèle pour la presse jeunesse. Avec Laura Nsafou, elle collabore pour les albums Comme un Million de Papillons Noirs et Le chemin de Jada.

Pour aller plus loin

Merci de me lire <3

Jessie.

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1 thought on “Marchons sur Le Chemin de Jada pour parler du colorisme avec nos enfants.

  1. J’avais loupé cet article. Il est intéressant et utile. Il m’a rappelé tant de choses vécues dans nos familles. Merci Sika. Je vais acheter le chemin de Jada. J’ai lu et acheté à mon fils « Comme un million de papillons noirs »et j’ai beaucoup aimé. Nous en avons discuté après. J’encourage les mamans à faire lire à leurs petits garçons ces livres qu’on croit à tord ou à raison concerner les petites filles. C’est utile.

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