Auteur.e.s Afro-descendant.e.s, LITTERATURES

Souffle Equatorial, dans le sillage de la notion de la responsabilité sociale des auteur.e.s gabonais.e.s (Gabon)

« La révolution ne se fait pas sur la place publique, pour l’écrivain… Je crois que la participation de l’écrivain, puisqu’il s’adresse chaque fois, individuellement, à la personne, c’est individuellement qu’il doit atteindre la personne dans son tréfonds, dans sa plus stricte intimité, et s’il y arrive et qu’il lui a été possible d’atteindre une seule intimité, il a fait une très grande œuvre… Je pense que l’écrivain que je pourrais être militerait plutôt pour trouver l’intimité la plus stricte auprès de deux cents lecteurs et leur communiquer ce que je pense être le message, plutôt que d’aller le dire sur une place publique… » Tchicaya U Tam’si, poète congolais.

Cher.e.s Tout.e.s,

Ces mots empruntés à Tchicaya U Tam’si résument bien l’état d’esprit dans lequel je me trouve en vous proposant mon avis de lecture de Souffle Equatorial. Il y a dans la pensée du poète congolais une grosse partie de ce qui cristallise le débat sur la résistance et la révolution « pacifique » au Gabon. Dans les rues de Port-Gentil, Libreville, Oyem et Lambaréné, la légitimé que prend la forme de résistance ou de combat des un.e.s et des autres fait débat. Parmi les Gabonais, beaucoup estiment que la révolution doit se faire sur la place publique. Pour ces personnes, il n’y a aucune crédibilité et aucune légitimé dans les actions que mènent les activistes basés au Gabon, ceux de la diaspora et enfin, les auteur.e.s. Je lis régulièrement des piques qui disent « c’est bien beau d’écrire mais ce n’est pas ce qui nous sauvera », « vous vous contentez de parler via vos écrans et vous envoyez les enfants des autres se faire massacrer dans la rue », etc. Quel format de révolution est légitime ? Les écrivain.e.s peuvent-ils changer les choses en réclamant, contestant, dénonçant les travers d’un système politique dans leurs notes ? Est-ce que ça suffit ? Est-ce-que ça a du poids ?

« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, Force est pour le destin de répondre, Force est pour les ténèbres de se dissiper, Force est pour les chaînes de se briser ».  Abou El-Qacem Chebbi (poète tunisien,1909-1934).

Dans Souffle Equatorial, 9 auteur.e.s gabonais.e.s, conduits par un élan poétique, « insufflent à travers des mots, des vers, (et) des histoires, des interrogations de ce temps qui s’ agite (le Gabon) ». « Les 9 » ont choisi de cadencer le Gabon (et l’Afrique) sous trois grands angles : sa splendeur naturelle incontestable, sa débâcle d’apparence inextinguible, et ses lueurs d’espoir qui luttent pour rester vives. Le livre s’organise en cinq parties principales dans lesquelles « Les 9 » expriment leurs sensibilités : splendeurs équatoriales, vents d’espérance, liqueurs équatoriales, chemins de chimères, hérauts d’avenir. Portés par le même but, ils explorent dans cet ouvrage les pistes d’un projet qui donne du sens à l’action collective, du poids aux synergieset du dynamisme à un art, la littérature, qui peine à exister au Gabon. La lecture des différents poèmes met à l’ordre du jour les problématiques en lien avec la morale, la politique, l’éthique, la justice, l’équité, l’environnement, l’économie, l’exil. « Les 9 » s’affranchissent des codes imposés par la poésie (française) traditionnelle en utilisant à leur guise les vers, les déterminants, les connecteurs, les rimes, les rythmes et tous les accents. Leur production est en outre parsemée d’anecdotes gabonaises qui intensifient le poids de cette longue contestation politique et sociale.

Les deux derniers textes du recueil (Méditations, la postface) ont davantage retenu mon attention…

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Dans Méditations, le poète exprime très bien le déchirement de l’écrivain qui est pris entre deux mondes. Il y a d’un côté sa vocation, et de l’autre, toutes les contraintes de la terre sur laquelle il est né, et dans laquelle il puise son inspiration pour donner vie à son oeuvre. Cette dualité nous offre un texte plein de contradictions. Ce texte naît à la fois dans la liberté, dans l’exil et dans la servitude. D’un vers à l’autre, on voit le poète qui essaie de se frayer un chemin double : affronter les tourments de la dictature et exprimer sa créativité. C’est réussi et ça frappe le texte d’intemporalité.

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Et la postface du livre ? J’ai d’abord lu cette postface avant de découvrir l’ensemble des poèmes, car j’étais intriguée par sa présence. En la parcourant, j’ai été agréablement surprise par la pertinence de cette annexe qui donne des informations essentielles pour comprendre le contexte dans lequel émerge ce projet collectif d’écriture. La littérature gabonaise (et par extension l’art gabonais) est-elle  définitivement condamnée à être défigurée, mutilée, altérée, tronquée, et corrompue par un système qui, depuis des décennies, rechigne à lui donner ses lettres de noblesse ? Voici selon moi, la question sous-jacente que pose Souffle Equatorial.

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Dans cette postface incendiaire, le prosateur fait le procès de certains écrivains gabonais « célèbres » pour susciter (enfin) le débat sur la responsabilité sociale de l’écrivain.e gabonais.e. Ses arguments et contre-arguments sont pensés pour rappeler au lecteur et aux prévenus les règles qui régissent l’éthique, la morale et la déontologie du métier d’écrivain.

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Je loue l’initiative et l’effort intellectuel des ces 9 auteur.e.s gabonais.e.s. Certains textes sont audacieux dans la forme, le fond et le langage utilisé. D’autres au contraire m’ont paru incomplets et puérils. Néanmoins, dans l’ensemble, j’ai apprécié cette oeuvre hétéroclite dans laquelle se révèlent 9 poètes authentiques !

Pour finir, je voudrai insister sur le volet politique de cette composition. A l’image des icônes de la négritude, « Les 9 », sous fond d’indignation et de contestation politique, ont revendiqué dans Souffle Equatorial, leur appartenance à une culture et à une identité qui font leur fierté. Cette analogie me pousse à me demander quel est aujourd’hui le poids de la littérature dans le combat que mènent les Gabonais.e.s pour la libération totale de leur pays. 

Pour moi, la littérature compte dans ce combat. Grâce à mes lectures, je sais à quel point le livre contribue à faire évoluer les sociétés. Qu’il s’agisse d’éducation, de santé, de politique ou de pauvreté. Comme l’a affirmé  Koïchiro Matsuura (ancien directeur général de l’UNESCO) à l’occasion du lancement de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, « à l’heure de la mondialisation, le livre est l’allié de tous les combats ».  Je pense que la littérature, en plus de la fiction, doit porter en elle une part, une critique et une vision de sa société. Sans ça elle est égotiste ! 

C’est sur ces mots que je vous encourage à vous procurer Souffle Equatorial. Parmi les nombreuses raisons de le lire, j’espère que les 4 qui suivent finiront de vous convaincre :

– Soutenir un projet caritatif et culturel : les bénéfices issus des ventes serviront à soutenir Le Maquis Bibliothèque.

– Avoir la preuve que des synergies convergentes utiles sont possibles au Gabon : c’est sans doute, ce qu’il faut faire dans plusieurs domaines, oser l’unité.

– Lire de belles plumes et (re)découvrir des talents prometteurs.

– Lire à la fin de l’ouvrage la postface : elle dresse un panorama de l’état de la #litteraturegabonaise, et appelle à la responsabilité de tou.te.s (écrivain.e.s, artistes, blogueur(se)s, etc.), pour que l’art gabonais existe enfin !

Présentation de l’éditeur

Creuset littéraire et projet caritatif, Souffle équatorial est l’élan poétique que neuf auteurs gabonais insufflent à travers des mots, des vers, des histoires, des interrogations de ce temps qui s’agite. À partir de trois continents différents (Afrique, Amérique, Europe), Souffle équatorial réussit le pari de lier des intelligences disloquées. Le vécu littéraire des uns arrimé au souffle en devenir des autres, produit une oeuvre à lire comme une tentative de montrer à quoi peuvent servir des synergies de pensées, sur un continent où les qualités intrinsèques sont trop souvent déconsidérées. L’ouvrage est porté par les diverses sensibilités de ses auteurs. Toute chose qui se perçoit à travers des poèmes aux formes et mensurations diverses.

Chaque auteur a poussé son cri pour conjurer les pesanteurs du moment, un cri d’espérances pour leur pays, l’Afrique et le monde, mais aussi un cri d’amour. À leur manière, les poètes apportent une obole face à l’immense besoin de beauté qu’exige cette époque loin d’être tranquille. Aussi tentent-ils de sublimer le dilemme du réel qui s’offre à leurs yeux : splendeurs mirifiques d’une part, et désastre quotidien, d’autre part. Mais loin des lamentations stériles, le recueil en appelle à un vent nouveau. Celui-ci porte le chant d’autres enfantements : idées, rêves et utopies à la fois. Beauté. Aussi, loin d’une simple évocation triviale, Souffle équatorial place-t-il l’érotisme au cœur de ses thématiques comme la porte ouverte sur d’autres espaces à réenchanter.

Fiche technique

  • Titre : Souffle Equatorial
  • Date de parution : mars 2019
  • Auteur.e.s : Peter Stephen Assaghle, Le Presque Grand Bounguili, Benicien Bouschedy, Larry Essouma, Cheryl Itanda, Astrid Lengala, Muetse-Destinée Mboga, Staël Mavioga, Naëlle Sandra Nanda
  • Éditeur : Dacres, Collection Mbandja
  • Format :  12,5 x 19 cm
  • Nb. de pages : 188
  • Prix : 14 € – environ 9 222 FCA

A propos des auteur.e.s

Un heureux hasard ayant voulu que leur nombre se réfère aux neuf provinces que compte le Gabon, neuf auteurs gabonais, Peter Stephen Assaghle, Le Presque Grand Bounguili, Benicien Bouschedy, Larry Essouma, Cheryl Itanda, Astrid Lengala, Muetse-Destinée Mboga, Staël Mavioga, Naëlle Sandra Nanda, sont ici réunis pour leurs qualités intrinsèques et leur expression poétique. Leur sensibilité artistique s’exprime également par leur intérêt pour d’autres formes littéraires (roman, nouvelles, rap, slam) à travers lesquelles certains d’entre eux démontrent déjà l’étendue de leur palette littéraire. Ces auteurs se singularisent par une liberté de ton et défient les académismes littéraires, tout en s’inscrivant dans une volonté de parler, d’écrire utilement et agréablement. Ne nourrissant aucun complexe par rapport à la singularité que leur confère leur discret lieu d’origine commun, ces poètes n’hésitent pas à puiser dans un fonds culturel gabonais, misant ainsi sur l’intelligence des lecteurs appelés à découvrir une littérature qui parle au monde à partir d’une réalité équatoriale.

Merci de me lire ❤️

Jessica

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