Auteur.e.s Afro-descendant.e.s, LITTERATURES

Place Du Trop Cas, Naelle Sandra Nanda (Gabon)

« Lorsque je tends vers un but, je me fais porter par l’espoir et oublie toute prudence. Je n’évite pas les chemins escarpés et n’appréhende pas la chute dans un feu brûlant. Qui n’aime pas gravir la montagne, vivra éternellement au fond des vallées. » La volonté de vivre, Abou El Kacem Chebbi.

Cher.e.s Tou.te.s,

Je vais vous parler d’un livre particulier : Place Du Trop Cas. J’ai acheté ce livre pour le lire… mais je me suis mise à le déclamer !  J’ai à peine rencontré les premiers mots que j’ai eu l’impression que Naelle Sandra NANDA, l’autrice, était à côté de moi ! Je l’entendais entonner, déterminée, les messes de son monde. Lequel ? Celui du cas de trop, celui du trop cas. Mais au fait, qui est-elle ?

Naelle Sandra Nanda, dit Nanda, est autrice (poétesse, slameuse), chanteuse et enseigante-chercheur gabonaise, à l’université Paris Nanterre. Elle est également Docteure en psychologie du travail et environnementale. En 2015 elle a publié Mots-Râles (poésie, Les Editions du Net) et Étincelle du passé (nouvelle, Edilivre).

Place Du Trop Cas : le tableau hétéroclite.

Ici se mêlent joyeusement du théâtre, de la poésie, du rythme, de la musicalité, du souffle, de la prosodie, de la mélodie et du slam, pour donner ses lettres de noblesses à un art particulier : la résistance.

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Place Du Trop Cas : l’écrit militant.

Le geste, un écrit, peut paraître simple, mais il est ambitieux car il est militant. Regardons autour de nous, les grands combats sociaux, sociétaux et politiques doivent beaucoup au militantisme. Il n’ y a absolument rien d’avant-gardiste dans la démarche de Nanda. Elle marche effectivement sur les pas de ses pairs (Joseph Rendjambé, Martine Oulabou, Joseph Ambouroue Avaro, Pierre Edgar Moudjegou, Pierre-Claver Akendengué, Nelson Mandela, etc.), et clame à tue-tête les malheurs et les aspirations de ses semblables. En effet, au cours d’une interminable nuit d’août 2016, le peuple gabonais s’est vu imposé le carcan de la dictature et de l’injustice par les nouveaux maîtres. Et depuis, au Gabon et dans la diaspora, on vit avec mais on ne le cautionne pas. Pour que jamais l’Histoire n’oublie, la slameuse performe sur une scène avec 48 textes qui dénoncent l’exploitation, la spoliation, l’asservissement, la colère, la révolte, le désenchantement, la détermination et l’espoir d’une Nation oppressée par ceux qui ont pourtant fait le serment de la protéger. Dans Place Du Trop Cas, j’ai lu le Gabon aux abois, des Gabonais privés de parole, d’opinion politique, de statut social. J’ai lu des Gabonais interdits de rêver.

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Ce piteux constat  débouche inévitablement sur une prose sépulcrale. Néanmoins, l’espoir demeure ! Étonnamment, il s’impose et brille dans le recueil porté par des mots accessibles et compréhensibles. C’est ce que j’ai particulièrement aimé pendant ma lecture. Le lecteur au fait des règles conventionnelles de la poésie pourrait pointer du doigt la simplicité des écrits de Nanda, car ses poèmes ne sont pas construits selon les règles traditionnelles de l’art poétique. Soit. Cependant, j’ai apprécié cette candeur, car il s’en dégage un phrasé puissant dont les mots ne laissent aucun doute sur le camp qu’elle a choisi.

Place Du Trop Cas : le griot fou commentant la vie quotidienne.

Le recueil s’ouvre sur l’errance physique et psychique d’un fou – NKENDE –  à qui l’autrice choisit d’accorder une place centrale. Le traitement réservé aux fous dépend des cultures. Si dans beaucoup de sociétés, y compris au Gabon, on n’accorde pas beaucoup de crédit à ce que dit ou fait le fou, Nanda lui donne un intérêt particulier. Le fou errant de la Place Du Trop Cas est un fou libre d’aller où il veut et non réduit au silence. Dans La Nuit, Démocratie, Essenringuila, C’est Tout et Priez, il dit librement ce qu’il pense, observe et craint : la dictature, la misère, les inégalités sociales, la partialité, et l’injustice. En fait, ce fou est le symbole de la contestation populaire. Il y a en effet un équilibre social à rétablir au Gabon.

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Place Du Trop Cas : la satire piquante des manigances occidentales.

Le jeu de mots, si vous ne l’avez pas encore compris, est un clin d’œil à la célèbre Place du Trocadéro, située dans le 16ème arrondissement de Paris, et jouxtant la Tour Eiffel. C’est sur cette célèbre place française que la diaspora gabonaise (et les diasporas africaines) manifeste pour dénoncer la confiscation des droits et libertés élémentaires du peuple entre les mains d’un groupuscule. De plus, le choix de ce lieu est une façon de dénoncer la Françafrique, l’immigration, la pensée occidentale, l’ingérence occidentale, bref, l’omniprésence du colonisateur dans son ancienne colonie. En ce sens, Place du Trop Cas fait le procès du néo-colonialisme dans Faire Diaspora, Ma Mère, Non Merci ,Vent Immigré, Sécurité Liberticide, l’Etre et Par Vie Des Droits De L’homme.

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Place Du Trop Cas : l’appel à la clairvoyance et au courage.

N’est pas militant qui veut. N’est pas résistant qui veut. Comme le dit Nanda, « la marche est longue, la marche est rude, la marche pour la liberté (…) engendre l’égo, et l’égo engendre la colère (…), des jalousies, la crainte, le doute (…) » Il y a un moment que j’ai compris que pour être résistant-militant il faut du cœur. C’est le cœur qui parle, pleure, écrit, chante, scande, dénonce, et agit. C’est le cœur qui ne ferme pas les yeux devant la violence et l’injustice, pour embrasser le confort éphémère que procurent les mallettes d’argent et les sacs de riz électoraux.  Nanda en appelle donc à la clairvoyance de ses frères et sœurs résistant.e.s pour que cessent les Querelles Intestines, A l’égot rit. En outre, elle encourage les autres à demeurer courageux : la majorité silencieuse. Celle qui n’a pas encore trouvé le courage de battre le pavé au Trocadéro, celle qui dénonce entre quatre murs quand elle a confiance, celle qui agit de façon moins visible. C’est la Génération 5.0, qui Marche, portée par le Courage Citoyen.

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Place Du Trop Cas : un recueil hybride que je vous recommande vivement.

Le lyrisme de Nanda est une poésie à soi, à l’autre et à d’où l’on vient. C’est à la fois beau et profond, et pour moi, c’est cet emmêlement qui donne au recueil sa  plus belle expression.

J’ai refermé ce livre avec l’impression d’avoir appris le premier couplet d’un hymne qui rend hommage à nos combats, et porte haut nos espoirs. Je crois qu’il est temps que les Gabonais communient et s’unissent pour écrire les autres couplets.  Procurez-vous donc votre exemplaire, et lisez Place Du Trop Cas, tout simplement !

Merci de me lire <3

Jessica

4 thoughts on “Place Du Trop Cas, Naelle Sandra Nanda (Gabon)

  1. C’est certainement un livre à mettre entre les mains de toute la jeunesse Gabonais, merci à Nanda et merci à toi pour nous l’avoir présenté
    👌🏿

    1. Oui, je crois que toute la jeunesse du Gabon doit le lire 🙂 A très bientôt et merci d’être passé 🙂

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