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Douce France, il y a 11 ans je t’embrassais (2)

A dix-neuf ans, malgré mes ignorances et mon incompétence, j’avais sincèrement voulu écrire, je me sentais en exil et mon unique recours contre la solitude, c’était de me manifester. Simone de Beauvoir.

Chers Tous,

Comme je vous le confiais dans le précédent billet, il y a maintenant 11 ans j’arrivais en France pour faire des études de notariat. Je venais pour y rester au moins 5 ans (obtenir le Master 2 en droit notarial), et au plus 8 ans (3 années d’études supplémentaires – dont 2 de stage salarié – pour valider le Diplôme Supérieur de Notariat “DSN”).

Comme je l’ai dit il y a quelques jours, j’étais effrayée à l’idée de vivre seule dans un pays que je ne connaissais pas. Je suis arrivée à l’automne et j’ai commencé les cours avec un mois et demi de retard. Les groupes d’étudiants, les groupes de TD et les groupes d’ami.es étaient déjà faits. A Grenoble, la capitale des Alpes françaises où était mon université, l’automne avait déjà des allures d’hiver à mon arrivée. Le choc thermique a été d’une violence sans nom (rires) ! Je laissais derrière moi les 29° de température moyenne enregistrée à Libreville pour affronter chaque jour à Grenoble, les 5°qui sévissaient dès le matin ! Avant mon voyage, j’avais pris le temps de situer Grenoble sur la carte de France, et j’étais heureuse de découvrir qu’elle se trouvait dans le sud-est de la France. Mais cette localisation idéale m’avait trompée. Je pensais en effet que la météo y était clémente sans rien connaître des climats de France. Je me disais juste “dans le sud il fait plus chaud” ! Quand j’ai vu l’arnaque en arrivant, je me suis  dit, sans vraiment y croire, que tout ceci était temporaire.

« Au bout de chaque rue, une montagne… » Stendhal

Vivre en France a forcément marqué l’adulte que je suis devenue, même si je suis née au Gabon et y ai grandi. Aujourd’hui, onze longues années se sont écoulées depuis que j’ai quitté le cocon familial, et depuis lors, j’ai changé, je me suis affirmée, je me suis découverte et je me suis construite.

Je crois qu’on ne devient pas le même adulte (en tout cas on ne le devient pas de la même façon) quand on est dans son pays et lorsqu’on est à l’étranger.

Ce n’est pas facile de résumer tout ce qui m’est arrivé durant ces années, sans être trop longue et vous perdre en cours de lecture. Dans le même temps, me contenter de vous faire une liste à puces des avantages et des inconvénients de mon expérience de vie en France sans développer un peu mes propos n’a pas un grand intérêt. J’ai donc essayé de trouver le bon dosage pour ne pas vous lasser ou vous laisser sur votre faim. C’est un rendu personnel que je vous livre à présent.

Vivre en France m’a permis de :

  1. M’ouvrir au monde !

Dans la longue liste des avantages et des points positifs que j’ai notés, c’est sans doute le plus significatif et le plus essentiel. Vivre en France (et donc à l’étranger) m’a appris à m’ouvrir au monde ! Grandir dans un monde qui regroupe différentes cultures et différentes personnes m’a aidée à comprendre, définir et accepter la tolérance. Quand on vit uniquement avec des personnes qui nous ressemblent et qui partagent avec nous la même origine, la même culture, les mêmes hobby, les mêmes loisirs, les mêmes croyances, et la même foi, on a du mal à s’élever et à voir ce que les autres peuvent nous apprendre et nous apporter. Dans ces cas là, on juge facilement l’autre et on se nourrit de préjugés car ce qui est vrai et juste à nos yeux c’est ce que nous connaissons.

Les voyages remplissent aussi cette fonction d’ouverture au monde. Mais s’installer ailleurs que chez soi va bien au-delà. J’ai découvert de nombreuses cultures d’Afrique, d’Europe, d’Amérique et d’Asie. En discutant et en cotoyant de près des Malgaches, des Mauriciens, des Canadiens, des Chinois, etc., j’ai compris que nous sommes riches de nos humanités. J’ai brisé des préjugés que j’avais sur mes voisins Camerounais, Togolais ou Sénégalais, car dans beaucoup de situations, l’expérience m’a montré que la vie ne se limite pas à ce que le Gabon m’a montré.  

 2. Poser un regard objectif sur mon pays d’origine le Gabon

Ce deuxième point complète le précédent car malgré le fait que le Gabon accueille beaucoup de nationalités sur son sol, jamais je n’avais entrepris de tirer le meilleur de ces dernières. J’étais peut-être trop jeune pour me lancer dans cette démarche. Je suis arrivée ici avec un bagage familial, ethnique et culturel que je considérais comme la normalité. Tout ce qui gravitait à l’extérieur de mon cercle de norme était bizarre, curieux ou anormal. Je vous assure, au début c’est difficile de prendre un recul objectif sur tout ça. Mais il faut le faire car c’est salutaire et nécesaire !

Là où cela s’est le plus fait ressentir c’est dans les relations que j’ai créées avec d’autres Gabonais. Pour l’ouverture au monde dont je parlais plus haut, il s’agissait de moi face au reste du monde entier. Ici, le regard neuf que j’ai posé sur le Gabon concerne mon rapport aux autres Gabonais. Le Gabon est un petit pays d’à peine 265 667 km2 dans lequel plus de 50 groupes ethniques cohabitent. Cela a rendu impossible le choix d’une langue nationale depuis des années, et “légitimer” l’adoption du français comme langue nationale et commune à tous. Toutefois, chaque groupe ethnique parle sa langue. Ainsi, deux personnes issues d’ethnies différentes ne peuvent se comprendre qu’en échangeant en français, sauf si l’une d’entre elles a appris à parler la langue de l’autre. Conclusion : il y a de gros clivages ethniques et linguistiques qui entretiennent inévitablement des clichés sur les uns et les autres.

Par exemple, les Myénés (ethnie à laquelle j’appartiens) ont la réputation d’avoir trop de manières, d’orgueil et de raffinement. Cela leur vaut le surnom de Blancs du Gabon.  Les Fangs (l’ethnie  numéraire majoritaire) est réputée sauvage et avide d’argent. Quant aux Tsogho et aux Kotas, on leur reproche par exemple le fait d’aimer les fétiches et d’être paresseux. Je vous l’accorde c’est ridicule ! Pourtant, il a fallu que j’arrive en France et que je vive loin de toute cette agitation pour que je questionne ces clichés. En fréquentant des Gabonais de tous bords éthniques (Punus, Fangs, Sakés, Kotas, Obambas, Vilis, Myénés, etc.), les écailles sont tombés de mes yeux et j’ai vu en eux des hommes et des femmes comme moi, avec des défauts et des qualités. Cela m’a aidée à dépasser les clivages dans lesquels j’ai été élevée. De trés belles amitiés sont nées de ces rencontres et au final j’ai compris deux choses :

  • A l’étranger il n’y a plus de Myènès, de Punus ou de Fangs. Il n’y a que des Gabonais. Nous n’avons pas d’autres choix que de rester soudés, unis et solidaires les uns des autres.
  • A l’étranger, ce que je vis ne me fais pas renier ou dévaloriser ma culture. Mes expériences m’aident au contraire à l’interroger objectivement pour affermir ce que de droit, et déconstruire ce qui doit l’être.

3. Devenir autonome

Ah, l’autonomie ! Au Gabon on disait souvent que j’étais débrouillarde. On pouvait me laisser avec des enfants plus jeunes que moi, j’en prenais soin. Je leur donnais le bain, je leur préparais à manger, je jouais avec eux, je les aidais à faire leur devoir et je leur demandais d’aller au lit. Je savais cuisiner, faire ma lessive, repasser mes vêtements, réviser mes cours, etc. Je pouvais aller toute seule au marché et choisir les meilleurs légumes et du poisson frais. Pour le coup, très peu d’adultes se plaignaient de moi et de mon incapacité à me prendre en charge ! On n’avait pas besoin de me dire de faire les choses pour que je les fasse, ni même comment les faire. Bref, j’étais autonome. D’ailleurs, en quittant le Gabon je n’ai pas eu droit à la scène gênante que l’on voit souvent dans les séries et les films, celle dans laquelle les parents font asseoir leurs enfants pour leur donner les conseils et les consignes de la vie avant le grand départ. Je sais, pour en avoir reccueilli les témoignages, que certain.es ami.es y ont eu droit.

Cela signifie peut-être que pour mes parents j’etais parfaitement capable de m’en sortir loin d’eux. Je n’avais pas besoin de mise en garde particulière car jusque là je m’étais toujours bien débrouillée.

Pourtant j’étais complètement perdue en arrivant. Aucun repère, aucune famille et aucun.e ami.e proche dans la même ville que moi. Comment s’adapter, se débrouiller et faire preuve d’autonomie  quand on débarque dans un nouveau pays à tout juste 18 ans, qu’on n’est pas entouré et qu’on n’a reçu aucun conseil ? Je ne connaissais pas les règles. J’ai dû me faire violence pour maitriser rapidement les codes et avoir constamment la tête en dehors de l’eau. J’ai appris à poser des questions, même les plus évidentes et celles qui peuvent paraitre bêtes pour être sûre d’avoir compris ce que je devais faire. J’ai dû affronter la battaille administrative française pour les démarches nécessaires à la Préfecture (pour obtenir mon titre de séjour étudiant et plus tard mon changement de statut étudiant à salarié, et salarié à résidant pour motif de vie privée et familiale). Je vous en conjure, c’est une galère ! Un vrai b***** administratif ! J’ai appris les mécanismes de fonctionnement de la Sécurité sociale et des mutuelles de santé, la recherche d’un logement avec de très petits revenus sans avoir un garant fiable, la gestion d’un contrat de location et tout ce que cela implique (assurance locative, contrat d’électricité, contrat de gestion des eaux, charges locatives, préavis, etc.), la souscription d’un abonnement internet et/ou téléphonique, etc. La liste est longue et en même temps cela peut sembler insignifiant, mais quand on arrive pour la première fois, qu’on découvre tout ça et qu’on doit tout gérer sans aide et sans conseil pour éviter les pièges (délais à respecter, payer trop cher une prestation, etc.), on a très vite l’impression de toucher le fond. D’ailleurs beaucoup de nouveaux étudiants se perdent dans cette galère et les conséquences sur leur droit au séjour et leur intégration sont souvent dramatiques.

J’ai dû sortir de ma zone de confort pour relever le défi ! Et le domaine dans lequel j’ai vraiment galéré c’est le domaine bancaire ! Ah la banque ! Je ne sais pas pour vous (lecteurs Gabonais), mais moi je n’ai jamais eu d’éducation financière dans ma famille. Au Gabon je ne connaissais des banques que leurs noms et le fait qu’on y mettait son argent. Point final. En arrivant ici on m’a tout de suite reclamé un RIB (relevé d’identité bancaire). Je devais donc ouvrir un compte en banque pour en avoir un. Et là, c’était la catastrophe. Je suis partie toute seule et j’ai signé pour une carte Visa Classic avec une autorisation de découvert de 500 € mensuels alors que ma maigre bourse était de 427 € mensuels ! Je n’avais jamais géré un compte bancaire, ni même fait face à un découvert. Je vous en reparlerai une autre fois, mais sachez que dès cet instant je mettais les pieds dans une espèce de fosse aux lions, car le découvert bamcaire est un engrenage qui nous tue à petits feux, alors qu’il fait les beaux jours des banquiers.

Il m’a fallu du temps pour comprendre le système et être capable d’anticiper ses pièges et m’éviter des situations inextricables. Quand je pense à ceux qui affrontent tout ça dans une langue étrangère je me dis que je ne suis pas la plus à plaindre (rires !). Mais bon, tout ceci m’a été bénéfique ! C’est ainsi qu’on apprend (de) la vie ! Quand je regarde le chemin que j’ai parcouru, je suis vraiment fière de moi. Je peux le dire sans crainte : j’ai grandi et je suis autonome.

Ce que je regrette 

  1. Etre éloignée de ma famille (surtout de ma mère et de ma petite soeur)

Le plus dur dans tout ça ? Vivre loin de sa famille et de son pays. En quittant le Gabon j’ai laissé ma petite soeur à peine âgée de 9 ans. Je ne l’ai donc pas vu grandir, et tant bien que mal, j’ai essayé de construire avec elle une relation de soeurs, à distance.

PS : Mon autre petite soeur allait bientôt me rejoindre car seules deux petites années d’âge nous séparent.

En partant je me suis retrouvée loin de ma mère et de toutes les personnes chères à mon coeur, y compris mes ami.es d’enfance et de galère ! J’ai râté de nombreux évènements : naissances, mariages, baptêmes, anniversaires, Noël, Nouvel an, et décès… C’est très difficile de vivre tout ça loin de tout le monde.

A côté, il y a l’inévitable mal du pays. Parfois je suis en manque cruel des odeurs du Gabon, de la cuisine locale et des images des rues, des cours, des marchés, des plages, etc.  Même si le fait d’être loin m’a aussi permis de faire du tri dans mes relations car maintenir un contact régulier avec tout le monde est impossible, je reconnais qu’à de nombreuses reprises, j’ai souffert d’être si éloignée de tous mes proches.

2. Etre une minorité

C’est peut-être ce qui ne changera jamais ici. En France tout me rappelle que je viens d’ailleurs : ma couleur de peau (j’ai appris que je suis Noire, ici en France). Au Gabon nous sommes tous Noirs. Il n’y a pas de racisme ordinaire, institutionnel ou systémique. Il y a des inégalités et des injustices liées à l’échelon social (riches, pauvres, classe intermédiaire), au développement économique (accès à l’eau potable, à l’électricité, aux soins médicaux, à l’éducation, etc.). Même en grandissant au milieu de ces injustices causées par la mauvaise gourvenance et un manque de volonté politique de redistribuer équitablement les richesses, je ne me suis jamais sentie dévalorisée, insultée ou niée dans mon humanité. Mon travail et mon intelligence ont toujours été évalués et donc reconnus ou non reconnus à cause de ce qu’ils valent. Ici, et ça me fait mal de le dire, ma couleur de peau et mon origine me définissent et de ce fait m’excluent de milieux et d’opportunités avant même qu’on m’ait donné la possibilité de montrer mes compétences, mes aptitudes ou ma personnalité.

Si j’en avais la possibilité, je changerais ça. Parfois je me demande si c’est mon rôle “d’éduquer” ceux qui ne voient pas plus loins que le bout de leurs nez. Tous les Français ne sont heureusement pas comme ça. Malheureusement, ceux qui sont comme ça sont encore beaucoup trop nombreux.

Ce que je changerais si j’en avais le pouvoir

Mon processus d’intégration

La question de l’intégration est fondamentale lorsqu’on vit à l’étranger pour des études, du tourisme ou pour des raisons professionnelles. Dans mes débuts en France, cet aspect a été catastrophique pour plusieurs raisons.

Les premiers Français avec qui j’ai été en contact étaient désagréables, racistes et enfermés dans leurs bulles. Je ne vais pas en parler davantage ici car ce n’est pas l’objet de ce billet, mais s’il y a une chose à retenir de cette période, c’est qu’elle a été traumatisante. J’ai eu un blocage psychologique (sans généraliser et considérer que tous les Français leur ressemblaient) qui m’a empêchée d’aller vers les autres et faire des rencontres. Je suis longtemps rester seule, méfiante et sur la défensive, et ce n’est que 3 ans après mon arrivée que j’ai commencé à “me sentir à l’aise” avec les Blancs. Bien sûr, j’en ai fréquenté durant mes trois premières années, mais il ne s’agissait pas de relations que j’avais créées moi-même. J’ai rencontré ces ami.es grâce à Doudou Mwen et je pense honnêtement que les fréquenter m’a permis de relativiser les choses et de comprendre que j’étais tombée sur les mauvaises personnes en arrivant.

Les premiers Français que j’ai rencontrés étaient si plein de prejugés que j’ai vraiment eu du mal à m’ouvrir et à accorder ma confiance sans avoir peur d’être jugée, humiliée ou rejettée.  Je ne voulais plus être obligée de répondre à des questions invraissemblables comme :

  • “Vous habitez dans des arbres au Gabon ?”
  • “Tu dois savoir bien nager vu que tu es arrivée par bateau comme les autres ! (Les migrants qui arrivent malheureusement par la mer et auxquels les chaînes d’informations en continu consacrent de longues heures d’audience toutes les semaines, en oubliant de préciser que tous les étrangers qui arrivent en France n’y arrivent pas de cette façon)
  • “Tu parles bien pour une Noire !”
  • “Tu t’habilles bien, comment ça se fait ?”
  • “Tu peux nous faire l’accent africain ?” (Et là, mes interlocuteurs prenaient un “accent” horrible, semblable à un “accent” antillais exagéré pour que ça corresponde forcément à un “accent” africain).

Tout ceci m’a cassée car je n’avais jamais vécu ça. Mon estime de moi a pris un coup et j’ai eu régulièrement l’impression d’être une erreur de la nature parce que je suis Noire. Les auteur.es de ces faits sont soit idiots, soit plein d’ignorance, soit racistes. Il m’a fallu du temps pour apprendre à faire la distinction entre tout ça pour ne pas systématiquement tomber dans la déduction du racisme. Je vous avoue que c’est très difficile à faire tant les comportements, les jugements et les attitudes de certaines personnes sont inqualifiables.

J’ai aussi fait un énorme travail sur moi pour faire la part des choses, me re-valoriser et me rendre compte que malheureusement les “cons” sont les plus nombreux. Malgré toutes ces péripéties, j’ai heureusement rencontré de très belles personnes parmi les Français et de très très belles amitiés sont nées de ces rencontres. Des collègues de promotions sont devenu.es des ami.es, et certain.es ami.es sont devenu.es très proches. Il y a aussi ceux et celles qui sont entrés dans ma vie par le mariage avec un.e proche ou la naissance d’un.e enfant. De ce fait, ils sont comme des frères et des soeurs.

Je tenais vraiment à parler de ça ici car il est très important de ne pas mettre tout le monde dans le même panier. Même au Gabon et dans le reste de l’Afrique il y a des bonnes et des mauvaises personnes. Ce n’est pas facile de regarder au-delà des malheurs et des injustices que nous vivons, mais il faut apprendre à faire preuve de résilience. En effet, si nous transformons nos échecs, nos difficultés et nos combats en force, nous sommes gagnants et équipés pour faire face aux épreuves auxquelles nous serons confrontés plus tard. Car c’est bien connu, la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Et demain ?

Ce qui ressort le plus aujourd’hui chez moi, c’est le sentiment d’être constament perdue entre deux cultures. Je n’ai pas peur de le dire. Après être restée si longtemps loin du Gabon, j’ai littéralement le coccyx entre deux chaises. Et c’est douloureux, inconfortable et perturbant.

Je suis étrangère en France même si j’y habite depuis 11 ans, même si j’y ai fait mes études, même si je m’y suis mariée, et même si j’y ai donné naissance à mon fils. J’ai embrassé ce pays, sa culture, ses codes et je m’identifie à beaucoup de choses qu’il offre. Pourtant, je ressens la même chose pour le Gabon que j’ai quitté il y a 11 ans ! Quand je suis au Gabon, j’ai aussi l’impression d’être étrangère là-bas. J’ai du mal à y trouver ma place et je compare systématiquement ce que je vis là-bas à ce que je vis ici, quand bien même je suis heureuse d’y être. Je suis souvent perdue car il y a des codes que je ne comprends plus, des mentalités auxquelles je n’adhère pas et un tas de choses qui me mettent mal à l’aise.

Il y a en France beaucoup de choses qui me heurtent également alors que j’aime ce pays et je m’y sens bien. Et dans le même temps, malgré l’immense amour que je porte au Gabon, il y a là-bas, d’innombrables choses qui m’attristent et m’énervent au point de ne plus envisager, certains jours, la possibilité de repartir vivre définitivement là-bas. C’est trop compliqué ! Oui, je suis perdue dans cet entre-deux, et à force d’y réfléchir, je fais des angoisses.

On peut enlever un enfant à sa terre mais pas l’amour qu’il lui porte. Proverbe Gabonais

Il y a 11 ans j’arrivais en France pour faire des études, être diplômée et rentrer travailler au Gabon. Aujourd’hui je suis diplômée, je travaille et je suis installée en France. Quand les finances le permettent, je vais au Gabon pour de courts séjours.

Est-ce-que je peux affirmer que c’est ici en France que je finirai mes jours ? Assurément, NON ! Est-ce-que je peux dire avec certitude que dans 2 ans je serai de retour (définitivement) au Gabon ? NON PLUS ! Mais alors ? Suis-je condamnée à vivre dans ce flottement en ayant l’impression d’être prisonnière de l’amour que j’ai pour ma terre natale et ma terre d’accueil ? ; mes aspirations ? ; et ce que la vie m’a offert à ce jour ?

Je me pose un tas de question vous savez ! Je me demande souvent ce qui fait qu’on se sente chez soi. Qu’est-ce-qui fait qu’à un moment donné de notre vie on se sent légitime d’aimer une ville, un pays, une culture, sans avoir honte des sentiments  qui nous habitent ? Pourquoi quand je vais au Gabon je me dis “bienvenue chez toi Jessica”, et quand je rentre en France, je me dis “I am coming home” ?

Un bout de terre n’a jamais fait chez soi, c’est le temps qui me l’a appris. Corneille, chanteur Rwando-Canadien.

Je ne sais pas comment répondre à ces questions que je me pose tout le temps. Je ne sais pas ce qui m’a amenée dans cette situation, mais j’aimerai sincèrement que les choses soient plus simples à comprendre et à exprimer. Ai-je moi-même créé cette situation ? Suis-je en train de tourner le dos au Gabon ? Ai-je des illusions sur la France ? Ce que je ressens est-il normal ? Avais-je un autre choix ou les choses se sont imposées à moi ? Partir ou rester ? Je ne sais pas.

Parfois je me dis qu’en fait j’ai deux maisons dans deux pays. Un peu comme ces riches qui se sentent bien partout où ils sont propriétaires. Et un peu comme les moins riches qui se sentent chez eux dans leurs habations principales et dans leurs résidences secondaires. Oui, c’est un peu comme ça que je me sens. Mais de grâce, ne me demandez pas qui de la France ou du Gabon est ma résidence principale et ma résidence secondaire.

Merci de me lire <3

Jessica.

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