Auteur.e.s Afro-descendant.e.s, LITTERATURES

Portgentillaises, Bounguili Le Presque Grand (Gabon)

“Il y a des plaisirs que nous avons goûtés avec tant de délices, que nous croirions volontiers que le souvenir qui nous en reste doit suffire à nourrir notre cœur d’idées riantes et heureuses, pendant tout le cours de la vie ; et quand nous nous retrouvons longtemps après dans les mêmes circonstances, il arrive cependant que ces émotions, si agréables et si regrettées, ont perdu presque tout ce qu’elles avaient d’ivresse.” Charles Nodier

Chers Tous,

Avec son recueil de poèmes intitulé Portgentillaises, Bounguili Le Presque Grand impose à sa mémoire le défi du souvenir : 30 poèmes en vers libres pour évoquer à sa façon les souvenirs de sa vie au Gabon. Avec des mots simples, le poète (ra)conte son enfance au Gabon et ses exils en France et au Canada.
L’enfance, ce temps plein de rêves où courir et jouer c’est respirer. A Port-Gentil, être un enfant c’est courir dans les cours qui délimitent les maisons, donner vie à toutes sortes d’imagination, montrer ses talents de sportifs au cours d’une partie de football improvisée, être “humoriste” en faisant des blagues douteuses ou, quand ça ne marche pas, faire preuve de fraternité et de sororité, en devenant à son tour le public de ceux qui s’essaient.

Pour le poète, l’enfance c’est la période du bonheur où un rien le satisfait comme manger une mangue, enfoncer ses pieds nus dans le sable chaud et traître de la ville sable, jouer avec un morceau de bois, un bout de tissu, se reposer simplement à l’ombre d’un manguier, ou être à la mer et y plonger ses pieds pour se rafraîchir.  L’enfance c’est aussi le moment où dès le matin, à peine sorti du lit on court à n’en plus finir et on tombe autant de fois qu’on court en mettant nos mamans en transe ; et lorsqu’on se coupe ou se cogne, on rigole et on pleure de la bosse qui en témoigne. Certains court après les libellules. Et lorsqu’on les attrape, on est ivre de plaisir ! Si elles meurent dans nos mains, à nouveau on pleure. Mais  la minute d’après, on recommence à les poursuivre. C’est ça  l’enfance ! Le jeu, l’insouciance, et le rêve. Le rêve autorisé. Le rêve non interdit.

« Je me souviens du temps jadis

Quand vint le temps des adieux scolaires aigres-doux (…)

Quand vint le temps béni des jours interminables et des jeux fous

Je me souviens des galipettes, des saltos sur le sable (…)

Et nous nous parlions en une seule sans plus Fang, Omyènè, Punu, Povè, nous étions dans l’indifférence de ces langues, aujourd’hui clivages, hier appartenance (…)

Je me souviens du sable où logent ma mère et avant elle son père puis sa mère, mon oncle, tous partis ressourcer le sédiment d’une nouvelle terre

Celle de leurs enfants, de nos enfants, des enfants de nos enfants

Je me souviens du sable meurtri sous les pavés récents dont la ville se pare et dont le maire se targue

Ignorant du murmure, du bruit et de la fureur

Que la ville préfère taire, par sagesse et non par peur de la terreur »

Sable, Portgentillaises, Bounguili Le Presque Grand

Je prends ici la liberté de mêler mes souvenirs d’enfance à ceux du poète, du moins, en partie. Après tout, nous sommes Portgentillais tous les deux ! Il y a donc des similitudes dans nos récits d’enfance même si nous n’avons pas traversé nos enfances au même moment.


Mais prenez garde ! Les mémoires Portgentillaises de Bounguili Le Presque Grand ne sont pas seulement un étalage de beaux sentiments. Certains poèmes (Bérézina, Mater Dolorosa, Lettre de motivation, Moi Ruminant) teintés de l’inévitable écot de l’exil condamnent fortement le

“délitement du pays entre gabegie et crise économique handicapante, l’inhumation des rêves de la jeunesse, la morale douteuse de certains hommes d’église, l’arrivisme politique et bien évidemment le lourd tribut de la colonisation que nous continuons à payer.” Bounguili Le Presque Grand, Itw donnée à www.gabonreview.com le 8 août 2016.

Nous quittons donc les mémoires puériles pour nous confronter à l’implacabilité du jugement d’un homme fait, qui contraste fortement avec la naïveté des souvenirs pubères et les tergiversations qui caractérisent les craintes juvéniles.

Dès lors, la plume du poète devient tributaire du chaos social, économique, politique et environnemental de son pays. Les murmures poétiques de l’enfance, de la famille et de la culture laissent place aux grondements impétueux d’une voix qui dénonce un régime politique dictatorial à bout de souffle, une extrême pauvreté, une crise identitaire, sociale et économique. A présent, son écriture est le porte-voix de la majorité silencieuse. Celle dont la bouche est muselée, et dont les rêves sont confisqués.

“Le souvenir a je ne sais quoi d’artistique parce que la réalité y a été modifiée et mise au point par l’imagination.” Henri de Régnier

En lisant Portgentillaises, j’ai été émue par la justesse des mots choisis pour évoquer le souvenir d’une Terre aimée, désormais réduite au statut de Nation d’affamés jadis nourris par le bon jus du fruit de ses terres. Les mots lus m’ont rappelé les images (que j’avais) enfouies dans un coin dans ma mémoire par peur de souffrir.

Avant de les lire, j’imaginais ces mémoires Portgentillaises comme une ode à la ville sable, un havre de paix grouillant de jolis mots, et dans lequel j’allais entretenir l’illusion de la ville joviale qui m’a vue naître,ainsi que, l’utopie d’un pays dans lequel il fait bon vivre.

« Olim arena, hodie, urbs » : « une plage de sable autrefois, aujourd’hui une ville. » Devise latine de la ville de Port-Gentil

J’ai lu Portgentillaises deux fois, et de chacune de mes lectures je suis ressortie avec une boule dans la gorge. J’ai vu dans la plume de Bounguili Le Presque Grand l’appel aux consciences, l’appel à l’aide et le cri d’alarme exprimés par une grande inquiétude, une forte nostalgie et une grosse amertume.

Il y a cependant une chose que je n’arrive pas à interpréter. De l’ensemble de l’oeuvre, il se dégage en effet un sentiment que je suis incapable de définir et de retranscrire. Cette chose se situe à la croisée des chemins du remords et du regret…

“Je ne regrette pas ces jours qui passent en me laissant un souvenir parfait. C’est doux de vieillir quand on se dit qu’on n’a pas perdu sa jeunesse, quand on a derrière soi ce trésor du souvenir auquel chaque jour ajoute encore.” Paul Géraldy

Pour finir, je voudrai saluer l’élan de l’auteur car, force est de constater que malgré un recueil à l’apparence simple et au contenu sobre, Portgentillaises est une oeuvre qui dénonce la décrépitude du peuple Gabonais et le délitement de sa société. Pourtant, j’ai envie de dire au poète que c’est encore possible ! Je sais que les choses ne changeront pas du jour au lendemain. C’est pourquoi nous essayons tous d’ajouter nos pierres à l’édifice pour reconstruire ce qui a été détruit.

Et pour ne pas oublier que jamais nous devrons faire place à la léthargie dans laquelle sont malheureusement plongés nos Frères, je vous invite tous, chers acteurs de la reconstruction, à garder en mémoire ces huit lettres puissantes :  SOS Motem ! 

Car “Quoi que fassent les tout-puissants momentanés, l’éternel fond leur résiste. Ils n’ont que la surface de la certitude, le dessous appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et après ? Vous pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n’arracherez pas le jour du ciel. Demain, l’aurore.” Victor Hugo

L’auteur :

Bounguili Le Presque Grand est né à Port-Gentil au Gabon. Il a étudié à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) du Libreville. Il est titulaire d’un Certificat d’Aptitude au Professorat de Collège (CAPC – Enseignement du français), et d’un Master de Littérature Française de l’université de Poitiers, où il prépare actuellement un doctorat en littérature comparée. Bounguili Le Presque Grand vit à Montréal au Canada, où il enseigne le français.

Merci de me lire <3
Jessica

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