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Mille Petits Riens, Jodi Picoult (USA)

“Beaucoup de Blancs dans mon pays sont horrifiés par quelque chose que les gens de couleur savent depuis toujours” Jodi Picoult

Chers Tous,

Je suis heureuse de vous parler de Mille Petits Riens, le dernier roman de l’Américaine de Jodi Picoult. Avant toutes choses il est important de noter que le titre original de ce livre est Small Great Things, en référence à un discours de Martin Luther King Jr, dans lequel il insiste sur le fait que nous pouvons tous faire changer les choses en dépit de notre force et de notre visibilité.

« If I Cannot Do Great Things, I Can Do Small Things In A Great Way » Martin Luther King Jr

« Si je ne peux pas faire de grandes choses, je peux faire des petites choses de manière grandioses » Martin Luther King Jr

J’ai d’abord été attirée par la jolie couverture du livre exposé dans les rayons de la librairie dans laquelle je me le suis procuré, pour être ensuite intriguée par ce titre qui signifie “tout et n’importe quoi”. En découvrant la quatrième de couverture je n’ai pas hésité à acheter le roman.

Jodi Picoult est une auteure internationale au grand succès qui n’hésite pas à aborder des sujets graves comme l’euthanasie et l’homosexualité dans ses livres. La particularité de Mille Petits Riens c’est le sujet auquel elle a choisi de “s’attaquer” cette fois, quand on sait de qui se compose la majorité de son lectorat. En effet, Jodi Picoult est Blanche et dans le livre qui nous intéresse elle parle du racisme.

« Parce que la question raciale est différente. Le racisme est différent. C’est un sujet difficile à aborder, et c’est la raison pour laquelle nous l’évitons la plupart du temps ». Jodi Picoult

Je ne vous cache pas que j’ai été surprise. Je ne l’ai pas été parce que je considère que seules les personnes Noires sont autorisées à parler du racisme, ou que les Blancs sont moins crédibles quand ils le font. Je me suis simplement fait cette réflexion parce que la majorité des auteurs Blancs n’écrivent qu’avec des pesonnages Blancs, pour des lecteurs Blancs et lorsque dans leurs ouvrages on trouve la trace d’un figurant Noir, ce dernier est grossièrement stéréotypé ou à peine évoqué pour qu’à la fin de l’ouvrage on n’oublie qu’il y a existé.

Avec Mille Petits Riens, Jodi Picoult sort de sa zone de confort  en prenant “le risque” d’être taxée d’opportuniste en surfant sur un sujet d’actualité  et donc vendeur dans son pays, à une époque où les tensions raciales explosent aux USA. D’ailleurs l’auteure a pris soin d’insérer une postface d’auteure dans laquelle elle évoque les raisons qui l’ont conduite à écrire sur le racisme, et sur la façon dont cela serait perçu par les communautés Noires et Blanches.

«Pas de personnel afro-américain pour s’occuper de ce patient»

Nous lisons un roman à trois voix  dans lequel il y a :

  • D’abord celle de Ruth Jefferson, une infirmière Afro-américaine compétente qui exerce dans la maternité de l’hôpital de New Haven depuis 20 ans.
  • Ensuite Turk et Brittany Bauer, un jeune couple de suprémacistes blancs qui vont être parents pour la première fois.
  • Enfin Kennedy McQuarrie, une avocate qui a renoncé à avoir une grande carrière pour devenir avocate de la défense publique, en plaidant les causes des plus démunis.

« Je voulais écrire cette histoire à l’attention de ma propre communauté – les Blancs – qui, si elle sait très bien montrer du doigt un skinhead néonazi en le traitant de raciste, éprouve davantage de difficultés à discerner les pensées racistes qu’elle porte en elle« . Jodi Picoult

Lorsque le roman commence, Turk et Brittany Bauer viennent de mettre au monde leur premier enfant et Ruth est chargée de s’en occuper. Mais à la demande du couple, elle se voit retirer le droit de le toucher et de lui prodiguer le moindre soin. Un malheur n’arrivant jamais seul, un problème d’effectif et d’urgence dans le service font que Ruth se retrouve à devoir s’occuper du bébé malgré elle. Et tout bascule lorsqu’elle constate que ce dernier a cessé de respirer. Sans surprise, Ruth Jefferson est accusée du meurtre du nouveau né.

J’ai aimé l’écriture de Jodi Picoult qui pour moi s’est apparentée au travail d’une conteuse. Les dialogues sont savament amenés et contrôlés. Faire vivre en même temps trois personnages n’est pas une chose facile à faire, car il faut absolument réussir à intéresser le lecteur sans le perdre dans de longues descriptions et une trop grande variété de détails. Pourtant le roman ne manque pas d’informations qui pourraient sembler remplir une fonction de remplissage. C’est par exemple le cas des efforts conssentis par l’auteure pour nous faire comprendre qui est Turk Bauer, le père du bébé décédé. Ce suprémaciste blanc à la peau tatouée du drapeau confédéré et de croix gammées. On apprend comment il a été enrolé par les skinheads, et cela nous permet de découvrir (en partie) l’histoire de ce groupuscule d’extrême droite. Mais on ne se lasse pas pour autant. Le rythme de la narration est juste et on reste marqué par les attributs et les histoires des principaux personnages. A titre d’exemple, j’ai trouvé extrêmement réussi la description des scènes d’audience car les dialogues sont réalistes et le suspense qui entoure le dénouement parfaitement exécuté.

Ce roman occupera toujours une place spéciale pour moi, d’une part parce qu’il a déclenché un vaste changement dans la manière dont je me perçois en tant qu’être humain, d’autre part parce qu’il m’a ouvert les yeux sur la distance qu’il me reste à parcourir dans la manioère d’appréhender les relations raciales ». Jodi Picoult

Sika se livre

Pendant ma lecture de Mille Petits Riens, je n’ai pas cessé de me demander pourquoi Jodi Picoult, une auteure Blanche, avait décidé d’écrire sur le racisme alors que les “questions Noires” ne sont pas vraiment abordées dans ses autres livres. Il ne s’agit en aucun cas de dire qu’elle n’a pas le droit de le faire, car la fiction et l’écriture qui l’accompagne sont libres et accessibles à tout le monde. Ce qui est interdit et condamnable, c’est  lorsque des écrivains sans scrupules écrivent sur des Noirs ou sur l’histoire des Noirs, des approximations et des suggestions nourries par un imaginaire entretenu par les stéréotypes, les clichés et le désir d’affirmer une prétendue suprématie raciale qui découle honteusement de plus de quatre siècles d’esclavage.

Jodi Picoult a pris la peine d’insérer une note d’auteure dans son roman et à l’intérieur elle détaille les raisons qui l’ont poussée à écrire sur le racisme alors qu’elle ne le vit pas. Elle raconte comment elle a fait d’importantes recherches sur l’histoire des Noirs aux USA, et évoque les conversations qu’elle a eu avec des femmes Afro-américaines pour mieux comprendre leur quotidien et ce qui découle de leurs confrontations quotidiennes au racisme et à la discrimination.

Je salue donc ces efforts et souligne sa ferme intention d’attirer l’attention du lecteur (Blanc, car majoritaire), sur le privilège blanc insidieux et l’exécution consciente ou inconsciente du racisme systémique. Toutefois, j’ai quand même relevé des écueils dans lesquels l’auteure est tombée. C’est par exemple le cas de la façon dont les femmes Noires (dans le roman, les Afro-américaines) sont présentées :

  • la mère de Ruth est une servante dévouée à ses patrons Blancs et leur est redevable de nombreuses choses ;
  • la soeur de Ruth est constamment en colère et révoltée, elle habite l’un des quartiers les plus pauvres de la ville et en l’écoutant parler on se demande si elle fait sa victime ou sa suprémaciste Noire ;
  • Ruth elle même est une mère célibataire et travailleuse qui élève son fils, un adolescent intelligent et dévoué.

Je ne nie pas le fait que dans la vraie vie de tels schémas familiaux existent. Je suis juste déçue que Jodi Picoult se soit arrêtée à ces représentations déjà vues et stéréotypées. Les familles Noires sont trop souvent représentées comme ça dans la littérature (autre qu’afro-descendante) comme s’il n’y avait que ce modèle familial au sein des communautés Noires. Je n’en veux absolument pas à l’auteure d’avoir choisi de présenter les choses de cette façon car je sais qu’il faut beaucoup d’habileté (et certainement de l’habitude) pour éviter ces accores. Cela ne signifie pas que je suis d’accord avec son choix. Les questions liées au racisme sont très complexes et leurs pans sociaux et/ou politiques le sont davantage. C’est la raison pour laquelle la multitude de livres écrits ou à paraitre qui les ont en objet apportent toujours un élément nouveau dans la compréhension de ce nébuleux système. C’est également la raison pour laquelle la lecture de tels ouvrages ne me lasse pas.

La deuxième chose qui m’a gênée c’est le temps de parole de Kennedy. Turk parle mais en réalité, c’est la narratrice qui parle de son histoire. J’ai trouvé disproportionnée les parts de voix de Ruth et de Kennedy. Cette dernière est plus présente et plus forte (audiblement et sémantiquement). C’est sûrement un choix délibéré de l’auteure étant donné que pour moi ce livre ne s’adresse pas d’abord aux Noirs mais aux Blancs, dans le sens où l’un des objectifs de Jodi Picoult est de faire prendre conscience aux Blancs des privilèges qu’ils ont et du “racisme dont ils font preuve consciemment ou inconsciemment” pour la paraphraser. C’est tout à son honneur même si chez moi ce choix a parfois produit l’effet inverse qui est de malheureusement répliquer dans le livre ce qu’elle essaie de dénoncer et de condamner, à savoir, la prétendue supériorité des Blancs sur les Noirs.

Pour finir je dirai que Mille Petits Riens n’est pas un mauvais roman. Je vous invite même à le lire car :

  • l’histoire s’inspire de faits réels (un fait divers qui a secoué les USA) ;
  • le racisme et la discrimination raciale sont des sujets contemporains qui doivent être dénoncés car ils “résistent” malheureusement aux changements politiques et sociétaux majeurs que nous vivons ;
  • c’est toujours intéressant de lire le point de vue de “l’agresseur / l’instigateur”. Sans vouloir être méchante, je n’ai pas trouvé un autre terme pour désigner le Blanc lambda qui est auteur de racisme. J’aimerai juste rappeler à ceux qui croient qu’il existe, que le racisme anti-blancs n’existe pas, ou du moins, ce qui est regroupé sous cette dénomination ne peut être ainsi qualifié à cause de la définition même du racisme

« Oui, c’est vrai, traiter la question du racisme n’est pas chose aisée, et oui, nous trébuchons sur les mots – mais nous qui sommes Blancs avons le devoir d’initier le débat au sein de notre communauté » Jodi Picoult

Merci de me lire <3

Jessica.

5 thoughts on “Mille Petits Riens, Jodi Picoult (USA)

  1. Tu signes « Merci de me lire » mais c’est à moi de te remercier pour ton contenu de qualité. J’adore ton article. Cela fait du bien d’avoir un avis qui met de côté les « bons sentiments » contrairement aux revues que j’ai pu lire ici et là. La démarche de l’autrice est à souligner parce que sincère (je le crois en tout cas) mais cela ne doit pas occulter les petits écueils du roman que tu mets très bien en évidence ici. Sur les schémas familiaux je te rejoins, par contre concernant la mère de Ruth je pense qu’elle a fait ce choix justement pour montrer l’hypocrisie des Blancs, dans le sens « Tu fais partie de la famille » dans la parole mais dans les faits il n’en est rien. Je n’avais pas fait attention à la différence de temps de parole entre Kennedy et Ruth. Dans les faits, cela m’importe peu mais j’ai trouvé qu’il n’était pas équitable d’avoir deux points de vue « blancs » même si tout ou presque oppose les personnages de Turk et Kennedy, alors que les voix d’Adisa et Edison méritaient d’être entendues également. Bref le roman est si dense qu’il y a beaucoup à dire. J’espère qu’il aura l’effet escompté. Mais je reste sceptique sur la transmission du message surtout en France où « le racisme n’existe pas » et où on « ne voit pas les couleurs ».

    1. Merci 1000 fois @jayfromthebook Merci de m’avoir lue et d’avoir pris le temps de m’écrire ici !
      Je partage entièrement ton avis sur le traitement réservé à Adisa et Edison. Si on les avait entendu davantage les dialogues auraient été plus profonds et ça nous aurait aidé à mieux comprendre la construction de ces deux personnages majeurs de l’intrigue. Je pense que ça rejoint (complète) le sentiment que j’ai eu à la fin (dont je parle dans mon billet) : produire l’effet contraire à celui recherché au départ… Ça doit être une maladresse de l’auteure (je me dis ça)…
      Pour la France, nous sommes une fois de plus d’accord. Les rares revues que j’ai lues sur le roman s’arrêtaient au retentissement du sujet traité « le racisme », « le racisme aux USA heureusement que nous sommes en France », etc. Je me demande si nous avons vu plus loin parce que nous sommes concernées par « ces couleurs et ce racisme qui n’existeraient pas en France ». On se voile tellement les yeux 😑😑 qu’il y a de quoi être sceptique sur l’effet escompté ici.

      A tres vite pour de nouveaux échanges et merci encore d’être passée par là !

  2. Encore une fois merci de partager avec nous tes lectures. C’est toujours un plaisir de te lire.
    Malheureusement, beaucoup d’ecrivains (outre les afro-descendants) lorsqu’ils incluent des personages noirs dans leurs oeuvres font pleuvoir les stereotypes. La notion du blanc sauveur est souvent tellement ancree que parfois, comme ca a l’air d’etre le cas pour l’auteure ici, sans s’en rendre compte et malgre leurs bonnes intentions, certains ecrivains finissent par faire ce qu’ils essaient de denoncer.
    Je vais rajouter ce livre a ma liste. Comme toujours, tes billets revelent juste assez pour me donner envie de lire les livres en question sans les spoiler completement.

    1. C’est tellement important !! Hâte de connaître ton futur retour, car en anglais il doit être encore « plus parlant ». Merci d’être passée là 💜

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