Auteur.e.s Afro-descendant.e.s, LITTERATURES

SOS Motem, Cheryl Itanda (Gabon)

 « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche-t-on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi, quelle pâleur ! La cendre est sur leur joue. »

Victor Hugo, Les Contemplations.

Pourquoi ouvrir ce billet avec un poème de Victor Hugo ? Je vous répondrai sans hésiter « et pourquoi pas ? » Non, je ne compare pas l’auteur du jour au poète Français. J’ai choisi cet extrait pour introduire ma critique parce que ce qui va nous entretenir m’a beaucoup fait penser aux écrits susmentionnés, tant les similitudes entre le combat mené par notre poète et Hugo sont nombreuses : hommes, exilés*, auteurs engagés, poètes.

Exil : Situation de quelqu’un qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa
patrie 
; lieu où cette personne réside à l’étranger.

Le rappel du lien entre la citation et le billet étant fait, je vous laisse, chers lecteurs, faire votre propre interprétation, en commençant de ce pas, la rédaction de mon billet.

Chers Tous,

Avant toutes choses, veuillez noter que la panthère est l’emblème animal du Gabon. Pour la revue littéraire de SOS Motem, je suis heureuse de l’associer à son auteur, Cheryl Itanda. Depuis les évènements politiques d’août 2016, la diaspora Gabonaise scande à tout va « les panthères ont remplacé les chiens ». Il ne s’agit pas seulement d’une simple figure de style dont l’objectif est de faire mouche. Cette phrase n’est pas destinée à enjoliver les manifestations hebdomadaires contre le régime au pouvoir au Gabon. Derrière cet axiome il y a l’âme d’une génération qui a décidé d’agir plutôt que de subir. Et ce n’est pas utopique.

« La croyance que rien ne change provient soit d’une mauvaise vue, soit d’une mauvaise foi. La première se corrige, la seconde se combat. » Friedrich Nietzsche.

Dans son premier ouvrage littéraire Enomo dont vous lirez le billet ici, j’avais hautement salué la vitalité de la plume de Cheryl Itanda, tant le récit aux couleurs autobiographiques prenait pied dans la réalité d’une famille gabonaise « lambda » et le quotidien des Gabonais au village durant la saison sèche (vacances d’été). J’ai été heureuse de constater que pour sa deuxième production littéraire, l’auteur n’a pas perdu son dynamisme et sa vivacité.

En août 2016, les médias internationaux évoquent un scrutin historique pour les archives politiques du Gabon. Sur place et dans la diaspora, tout indique que « cette génération ne se laissera pas voler son vote ». La mobilisation des Gabonais et la métamorphose des chiens en panthères poussent à l’admiration et suscite l’espoir et la foi en un renouveau que des générations entières de Gabonais n’ont jamais vu arrivé.

Il y a surtout ce 31 août 2016 qui restera à jamais gravé dans la mémoire collective des Gabonais. Cette date marquera également les mémoires individuelles des Gabonais car dramatique, tragique, violente, triste et endeuillante. Ce jour-là, le Gabon a connu des torturés, des blessés, des disparus, des prisonniers politiques et des morts. Alors que certains enduraient ce calvaire, d’autres – comme le poète et moi – assistaient, impuissants, au macabre spectacle. Oui, durant cette nuit tragique certains ont perdu la vie, parce qu’ils se sont opposés à un régime dictatorial et à une forfaiture vieille de plus d’un demi-siècle.

Dès lors, la douleur du poète embaume les pages du livre. Elle est le moteur qui le pousse à raconter, interpréter, supposer, dénoncer, intimer et encourager son lectorat essentiellement constitué d’optimistes désenchantés et de misérables qui habitent un pays riche mais miséreux. C’est à cet auditoire de « peinés-révoltés » que le poète s’adresse en disant SOS Motem. Traduisez, « Pose le cœur ».

C’est donc dans ce contexte particulier que germe la graine de SOS Motem. Avec ce recueil d’à peine 89 pages, Cheryl Itanda nous offre une prose ambivalente mais hautement nécessaire ! Enrichi par des vers tantôt creux, tantôt puissants, SOS Motem est une lecture agréable pour la vue et nourrissante pour l’esprit. La couverture du livre est à l’image de l’immensité du message véhiculé : on y voit un jeune homme porté une torche traditionnelle (communément appelée torche indigène). La flamme qui éclaire dans la pénombre est selon moi, le synonyme du grand discours que l’œuvre nous donne. Le flambeau « indigène » éclaire désormais la route aux Gabonais. Ce porteur de la torche, je l’imagine avec la voix grave et imposante d’un porteur d’étendard. Sur cette magnifique photographie, le porteur d’étendard semble esquisser des pas de danse (à la façon de l’Ekundah*) en surveillant les alentours (le poste de garde, le mbandja), le regard hagard et flamboyant, l’allure solennelle et les sourcils froncées. Tout indique qu’il est prêt à agir, prêt à répondre, prêt à (se) protéger.

*Ekundah, danse traditionnelle de l’ethnie Omyènè à laquelle appartient l’auteur.

Le poète nous entraîne dans cette danse dans laquelle nos élans corporels et nos souffles expriment le ras-le-bol, la résignation, la colère et la revendication. En lisant SOS Motem, mes yeux s’embuent, mon cœur se soulève, ma poitrine se dilate et tous mes membres tremblent, car tous ces mots me rappellent que l’horreur a eu lieu.  Il me transmet cette énergie, des aspirations à la conquête, il enchante mon univers de lectrice avec sa poésie hardie.

Cheryl Itanda écrit simplement. Vous ne trouverez pas dans son œuvre un champ lexical riche ou des lyres dont il faut nécessairement aller chercher la signification. Et cette simplicité fonctionne ! La simplicité des mots, des phrases et des vers m’a touchée et m’a fait réfléchir aux moyens d’actions à poser pour sortir du statu quo et de la léthargie dans laquelle nous sommes plongés.  Avec beaucoup de patience il nous raconte l’histoire d’Oyembo, d’Edidi, d’Okenge, d’Abékò, ampaza, et les autres, comme ces histoires que l’on se raconte en prenant un verre, et au moment où l’on ne s’y attend pas, il couche sa plume aiguisée pour nous servir des lyres gonflées de vigueur.

« Ô bal des esprits timorés

Ô bal des consciences effrontées

Ô carnaval des idées déguisées

Ô carnaval des convictions dévoilées

Ô veillées de perfides trompeurs

Ô veillées des consciences vertueuses

A la grande fête, les masques tomberont »

J’ai eu l’impression que le poète s’est fait le prophète d’une génération désabusée. En effet, les notes lues dans SOS Motem tentent de conjurer le sort ; le mauvais sort qui s’est abattu sur le peuple gabonais depuis les indépendances. C’est désormais avec l’âme tourmentée que les Gabonais se couchent. Et c’est le front en sueur qu’ils s’arrachent péniblement aux longues nuits hantées qui se succèdent dans leurs couches depuis des décennies.

Le poète est succinct mais sa prose nous plonge dans l’obscurité de cette nuit électorale, pour ensuite nous ramener à la lumière des diseurs d’espoirs. Ces jeunes qui refusent de croire que tout est fini.

« Elle ne se laissera pas diriger

Non ! Pas cette génération-là

Celle-là qui affronte des brasiers

Celle-là qui entonne la révolte

(….)

Elle a goûté au doux parfum aux pétales d’août

Sa bouche témoignera qu’elle en connait le goût »

En faisant usage de la nostalgie et du souvenir, Cheryl Itanda nous invite à faire une introspection mystique et citoyenne : « qui le fera pour nous » ? Le poète s’interroge depuis son exil. Son regard scrute et ses mots retranscrivent, tant bien que mal, ces maux qui ne sauraient être exprimés qu’à l’écrit. Désormais, il observe d’un œil mélancolique ce qui se joue sur l’échiquier national, lui l’homme qui se voulait auteur, poète, penseur, songeur, et même prophète.

Je reste émue de cette lecture qui ne cache nullement l’engagement et le parti pris par l’auteur en faveur de la justice, la réparation et la démocratie. Pour moi, SOS Motem est un grand livre car, la simplicité avec laquelle l’auteur a écrit révèle quand même la puissance de sa narration, et ce, dès les premières pages du livre. Et c’est étonnant car même si nous connaissons l’histoire du 31 août 2016, le poète nous surprend. Sa doctrine supplante ce que nous pensions savoir et dépasse nos comportements prédits. Une émotion récalcitrante et complètement inattendue nous prend de court et nous murmure, heureusement, « SOS Motem ! »

SOS Motem est :

  • Un hymne au courage,
  • Un chant de guerre,
  • Un psaume patriotique que chacun de nous doit apprendre et conter pour ne pas oublier,
  • Un message d’espoir destiné à notre génération (et aux futures), pour que nous plus jamais nous ne revenions sur nos pas contestataires, pour que jamais nous ne répondions à « l’appel du ventre »,
  • Une date à marquer sur la frise chronologique de l’Histoire du Gabon, pour que chaque année nous convoquions le souvenir, pour que toujours nous soyons dans la commémoration,
  • La stèle funéraire que nous érigeons sur les tombeaux de ceux qui nous ont précédés après avoir lutté et ceux qui nous ont quittés prématurément à cause de leurs convictions,
  • La gorgée rituelle que nous mettons en terre avant de nous abreuver comme la tradition l’exige ; la part qui revient aux compagnons de lutte et aux innombrables inconnus dont le sang crie en terre partout au Gabon,
  • La sommation de croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui,
  • L’injonction de faire place à l’apaisement.

Merci à Cheryl Itanda de s’être posé un instant pour éclairer nos routes avec sa plume dénonciatrice. Il s’élève de SOS Motem une flamme qui recrache à la fois la revendication, invite à l’action et laisse échapper en fumée des lueurs d’espoir.

Voici le nouveau classique de la littérature gabonaise. Il doit être enseigné dans les collèges et les lycées. Nos cadets auront ainsi accès à la culture qui leur servira dans leurs études (même si elles ne sont pas littéraires) ; dans leurs interactions avec la société ; mais aussi, dans leurs vies d’adultes.

A présent, procure-toi l’ouvrage, lis-le, agis et POSE LE CŒUR.

Sika se livre

Compte tenu du contexte dans lequel l’oeuvre nait, on aurait pas eu tort de penser que le poète utiliserait son écriture et son langage de façon abrupte. A ma grande surprise il n’en n’a pas été ainsi. J’ai été agréablement surprise de lire dans SOS Motem des phrases simples et des mots courants, qui ne diminuent pas l’engagement du poète. Au fil des pages on le voit prendre position dans le drame qui secoue son pays, et avec brio, mettre son art pour servir la cause collective.

Comme tout citoyen, il milite. Mais son militantisme ne se fait pas dans un parti politique. C’est avec sa plume qu’il s’engage, et  il revient au lecteur de différencier l’oeuvre militante de l’oeuvre personnelle. Personnellement je ne suis pas parvenue à le faire. Et c’est une bonne chose ! J’ai donc découvert un homme engagé qui :

  • dénonce (les horreurs de la journée électorale, les dérives d’une dictature au pouvoir, la misère, la crise sociale et humanitaire, la résignation, le chômage, l’exil, etc.),
  • encourage (SOS Motem).

Dans ce livre, j’ai vu surtout vu Chéryl Itanda compatir aux souffrances de ses compatriotes Gabonais ; se faire le porte-parole d’un peuple désorienté ; l’exhorter à l’action pour que la lutte continue.

La lecture de SOS Motem est pour moi une évocation sublime du souvenir, portée par une écriture exigeante et un élan d’amour patriotique qui émeut et force à la réflexion ! Ce texte est certes court, mais les images qu’il fait émerger sont percutantes. L’émotion s’invite à chaque page pour toujours nous rappeler le contexte particulier dans lequel nous sommes plongés.

Je vous incite fortement à vous procurer cet immense coup de cœur, et à vous y référer sans modération.

L’auteur

Cheryl ITANDA est un auteur Gabonais originaire de la ville de Port-Gentil. Il réside en région parisienne où il travaille en tant qu’informaticien. Sur le plan culturel, il est membre de l’association Awanawintche au sein de laquelle il lutte pour l’apprentissage, la sauvegarde et la pérennisation des langues vernaculaires africaines. Il dirige également la collection Mbandja des Editions Dacres. Cette collection promeut les auteurs audacieux de tous horizons, dont la singularité stylistique et l’esthétique s’affranchissent de la littérature académique. SOS Motem est son deuxième ouvrage publié. Il est introduit par la magnifique préface de Bounguili Le Presque Grand, enseignant et poète Gabonais.

 

Merci de me lire <3

Jessica.

3 thoughts on “SOS Motem, Cheryl Itanda (Gabon)

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