PARENTALITE, Ressources Parentales

Mon Fils, j’ai peur du jour où…

Cultivez dès le plus jeune âge et développez en vos enfants les instincts élevés de notre nature, sur lesquels se fonde l’existence sociale, le sentiment de la justice et de l’ordre, de la commisération et de la charité. L’enseignement donné sur les genoux d’une mère et les leçons paternelles, confondus avec les souvenirs pieux et doux du foyer domestique, ne s’effacent jamais de l’âme entièrement.

Félicité Robert de Lamennais.

Mon P’tit Coeur,

En août dernier, les aurevoirs du matin étaient déchirants, car toi et moi pleurions de tristesse à l’idée d’être séparés pour quelques heures. Il faut dire que nous venions de passer une année d’exclusivités et de tête à tête pendant laquelle nous profitions de chaque moment dans les moindres détails.  Et comme il y a un temps pour toute chose, celui des premières séparations avait sonné. Tu devais partir à la crèche, et moi, repartir au travail. Le fait que je te garde à la maison une année entière a inquiété certaines personnes, y compris les équipes du Pôle Petite Enfance de notre mairie. On me disait « il n’a jamais été gardé? , oh mais ça va être très difficile! , l’adaptation va sans doute prendre du temps… » Curieusement, je ne m’inquiétais pas du fait que tu aies du mal à t’y faire. Tu es un fonceur né ! Et honnêtement, tu ne tiens pas ça de moi! (rires).

Je vois à ton comportement que tu seras une personne intelligente, ouverte d’esprit, drôle et curieuse ! Je te vois aller vers les autres et sans appréhension, je te vois embrasser le monde. C’est la raison pour laquelle les pleurs des premiers jours ont très vite laissé la place à l’excitation et à l’impatience d’aller à la crèche pour t’amuser, apprendre, découvrir et t’émerveiller.

Depuis que tu y es inscrit, tu adores aller à la crèche ! Là-bas tu aimes jouer avec tes copains. Vous êtes complices et heureux  de vous retrouver tous les matins. Je vous ai souvent observés, et à chaque fois, je suis émue de te voir si insouciant et toujours heureux de retrouver tes copains Micah et Valentin.

Les auxiliaires de puériculture n’arrêtent pas de me dire à quel point elles sont surprises et en même temps admiratives de votre joyeuse amitié ! Elles disent aussi que tu es le meneur de la bande (rires). Je suis fière de l’entendre car j’ai souvent eu peur que tu hérites de mon côté réservé, presque casanier. A la difference de ton papa, je suis introvertie, et meme si dans certains cas ce trait de caractère est une belle qualité, je reconnais que dans plusieurs situations, mon introversion m’a desservie. Imagine donc ma joie, mon assurance et ma fierté quand à même pas 2 ans, les personnes qui prennent soin de toi durant la journée me disent que tu ne te laisses pas faire et tu t’entends très bien avec les autres!

Mon P’tit Coeur, il y a pas un bonheur plus grand que celui de t’avoir dans ma vie. Ni d’ailleurs  une gratitude plus grande que celle de te voir grandir, heureux, en bonne santé et sociable !

Ainsi donc, chaque matin quand nous partons de la maison, tu es impatient de retrouver Sira, Sophia, Félix, Charline, Gullia, Micah, Valentin, Felix et tous les autres. Tu as pris l’habitude de sourire à leurs parents ! Tu cours même dans les bras de certaines mamans avec qui je discute matins et soirs, comme les mamans de Sira, de Micah et de Valentin. Tu envoies des bisous avec tes petites mains et tu réponds aux Coucou chaleureux qu’on t’adresse avec un sourire et un « Toutou » prononcé avec fierté !

Le spectacle du matin m’émeut toujours autant: tu cours vers tes copains, et à travers la baie vitrée qui sépare votre section du vestiaire, vous vous faites de grands signes, qui traduisent, j’en suis persuadée, un « ça va? » « Bien dormi? » « Tu m’as manqué! » « Viens viiiite on t’attendait » « Chouette la bande est complète on va jouer », etc.

Vous courrez, riez, échangez des bisous, et parmi eux, certains viennent également vers moi, m’enlacer, m’embrasser, me donner un jouet ou me tendre les bras pour que je les porte.

C’est beau,et chaque jourm matin ou soir, j’essaie de profiter de ces moments furtifs. En fait, c’est ça la vie. A cause de vous, les salutations de politesse de parents laissent peu à peu place à des conversations, et même des confidences à peine voilées. J’aime beaucoup ces échanges car ils m’apprennent beaucoup de choses sur la parentalité.

J’aime te voir grandir ainsi. heureux, fonceur et sociable. Tu auras bientôt deux ans, et en voyant s’approcher ton deuxième anniversaire, je ne peux m’empêcher de  penser au troisième, synonyme de scolarisation.

On dit de l’école que c’est le premier vrai lieu de socialisation, devant la famille, et dans notre cas, devant la crèche. Je suis pourtant convaincue que le multi-accueil que tu frequentes chaque semaine est ton premier  lieu de socialisation.

Je vois et j’entends tellement de choses sur l’école, les acquisitions des apprentissages et la fameuse socialisation.

Aujourd’hui je ne m’inquiète pas de te voir entrer à l’ecole ou même te voir décrocher. C’est secondaire ! Bientôt je te dirai pourquoi l’éventualité d’un décrochage scolaire n’est pas envisageable. Ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est la trajectoire que prendront tes amitiés.

Vois-tu, tu n’iras sans doute pas dans la même école que Sira, Sophia, Micah et Valentin. Dans ta future école tu rencontreras sûrement Enzo, Émile, Gabriel, Margaux, Alassane et Diego.

Seront-ils aussi insouciants que les copains d’aujourd’hui ? Je le souhaite intensément.

Pourtant, je sais que malgré l’innocence qui doit les habiter à votre âge, certains te repousseront. D’autres  ne voudront pas jouer avec toi. Peut-être pas à 3 ans ou à 4 ans, mais ce sera possible à 5 ans, à 6 ans ou à 7 ans.

Bien sûr, tu ne t’entendras pas  avec tout le monde, et c’est une bonne chose ! Car à vouloir s’entendre ou ressembler à tout le monde on finit par se perdre et ne plus ressembler à personne.

Nous voilà arrivés au coeur de ma lettre.

Ce qui m’effraie, c’est qu’un jour, un(e) copain(e) potentiel(le) te rejette pour ce que tu as et non pour ce que tu es. Tu es d’abord toi, une personne à part entière, un petit garçon avec ses goûts, son caractère, ses préférences et son histoire et sa sensibilité. Ensuite, et seulement après ça, tu as la peau noire.

Ta couleur de peau n’est pas ce qui te définit. Malheureusement tu apprendras un jour (et c’est de plus en plus tôt je m’en excuse déjà) que dans notre société, les gens te définiront d’abord, et te mettront dans un moule, à cause de ta couleur de peau ; faisant fi de ta personnalité, de tes capacités et de tes talents.

Je te sais sociable et fonceur, mais j’ai peur de vivre cette première fois où tu feras face au rejet de l’autre.

J’ai été attristée par de nombreux témoignages qui me font écrire aujourd’hui que la stigmatisation et le rejet des autres commencent de plus en plus tôt. Avec effroi, on observe ces comportements chez les enfants et les jeunes enfants.

Alors oui, certains petits copains ne voudront pas jouer avec toi parce que vous n’aurez pas les même centres d’intérêts. Quand ce sera le cas, je te prendrai par la main et t’expliquerai que c’est normal, et finalement pas si grave, car d’autres petits copains et toi aurez en commun l’amour des voitures, l’amour de la lecture ou la passion du basket-ball par exemple. Par contre, je ne sais pas comment je te dirai de garder la tête haute quand certains ne voudront pas apprendre à te connaitre parce que tu as la peau noire ; parce que leurs parents les auront élevés dans la crainte, la stigmatisation, les clichés et les apprioris sur les autres ; parce que dans leurs familles, des générations entières se sont succédées et n’ont jamais voulu voir plus loin que leur petit bout de campagne ; parce que beaucoup de familles n’ont jamais voulu cherrir autre chose que le vil héritage fait de préjugés et de blagues douteuses, voire racistes, servies à tous les repas de famille et pendant les soirées entre amis ; parce que leurs parents et les adultes de leurs familles leur auront transmis la peur et le rejet de l’homme Noir., parceque dans ces milieux là, depuis des décennies, on considère que les Hommes qui ont la peau noire sont des sous-hommes. Je ne sais pas Lumi, je ne sais pas si mon coeur sera suffisamment gros pour ne pas craquer quand tu seras victime de cette dicrimination et de cette injustice.

Ayant moi même été plusieurs fois victime de ce rejet,  je connais la douleur qu’il engendre. Je veux te préparer à ça, et en même temps, t’en protéger. Parfois je me sens impuissante, quand je vois comment je suis traitée, la méfiance que ma seule couleur de peau suscite, le rejet, la discrimination et même l’indifférence.

Alors je réfléchis, et surtout, je lis tous les livres qui ont trait aux questions raciales, car le savoir est notre arme.

Et quand l’envie me prend comme aujourd’hui, j’écris toutes ces craintes qui m’assaillent. Je t’écris beaucoup de choses, car t’écrire me fait du bien. C’est comme une thérapie, ça me booste et me rend plus forte. Je sais par exemple que là tout de suite, on se parle. Je te parle avec mes lettres, mais surtout avec mon coeur. Je sais qu’un jour tu me liras! Ce jour-là je te parlerai en plus avec mes mots, de tous ces mots que je couche régulièrement sur le papier pour te dire tantôt mon amour, tantôt ma fierté, tantôt mes effrois, tantôt mes rêves, et tantôt mes peurs.

Et plus j’y réfléchis, plus je me demande à quel moment tout bascule. Qui est responsable du fait que demain, Simon, Leonor et Martin te rejeteront parce que tu as la peau noire? Qu’est-ce qui fera en sorte qu’ils refusent de jouer avec toi parce que tu as la peau noire? Pourquoi ne t’appeleront-ils pas par ton prénom, mais en disant « le Noir »? A quel moment cesse t-on d’être un enfant qui ne distingue pas les couleurs de peaux, ou qui s’enfout royalement de tout ça? Qui est responsable de tout ça? Les familles ? L’histoire ? La société ?

Je ne sais pas mon bébé, je me pose tellement de questions mais j’ai confiance en l’éducation que nous te donnons. Elle est ton pilier pour demain.

Je sais que tu choisiras tes amispour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils ont. Tu respecteras les personnes qui croiseront ta route : Noirs, Blancs, Musulmans, Juifs, ou Chrétiens. Tu apprendras de chacun car dans la vie, soit nous apprenons des autres, soit nous apprenons aux autres ; dans les deux cas, nous apprenons. Tu les appeleras Amir, Samy, Alexandre, David, Maëlys et Mohammed et non l’Arabe, le Noir, le Blanc. C’est ainsi que nous t’éduquerons.

En attendant, comme l’a chanté Christophe à Marcel :

« Allez, joue gamin, joue gamin

Vas-y, joue dans le vent

Allez, joue gamin, joue gamin

Tu auras bien le temps

Allez, joue gamin, joue gamin

Laisse encore un instant

Sur ma joue ta main, c’est soulageant

Et que le vent t’emmène

Et que le temps t’apprenne

Où que le vent te mène

Oh sois-le meme

Et que le vent t’emmène

Et que le temps t’apprenne

Où que le vent te mène

Fais qu’il te ramène « 

—–

J’ai envie de dire:

Et que le vente t’emmène

Et que le temps j’apprenne

Où que le vent te mène,

Ô sois toi-même !  

Je t’aime plus que l’infini !

Très tendrement, Maman.

Merci de me lire <3.

Jessica.

5 thoughts on “Mon Fils, j’ai peur du jour où…

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