Auteur.e.s Afro-descendant.e.s, LITTERATURES

Enomo, Cheryl Itanda. (Gabon)

« Nous voici… Nous voici ballotés entre deux civilisations. Je suis lasse, je suis lasse d’être suspendue entre deux mondes. Mais où irais-je ? » Inconnu (e)

Chers Tous,

J’ai acheté Enomo il y a deux ans, au Salon du Livre Gabonais à Paris. J’étais enthousiaste à l’idée de découvrir les auteurs de mon pays, et particulièrement émue de rencontrer Cheryl Itanda. En effet, nous avons fréquenté la même école primaire à Port-Gentil. Il faisait partie des « grands », ceux qui avaient deux ou trois classes d’avance sur moi, je ne m’en souviens plus. Dans le hall de l’ambassade du Gabon en France, nous nous sommes reconnus et avons échangé sur sa première œuvre littéraire : Enomo

Présentation de l’éditeur

« Enomo » décrit le voyage d’un adolescent au cœur de l’Afrique Equatoriale (Port-Gentil, Gabon) vivant entre tradition et modernité en côtoyant la ville durant l’année scolaire et le village le temps de la saison sèche.
À l’aube de son année de terminale qui l’entraînera inévitablement à poursuivre ses études en occident, Enomo se rend pour la dernière fois dans son village où l’attend le vieux Rengombi, l’oncle de sa mère, son mentor avec lequel il a toujours eu des échanges sur la tradition et le rapport de son continent à l’occident.
Tout au long de son voyage (le long du fleuve Ogooué) et de son séjour au village Inongo, Enomo s’interroge sur le monde qui l’entoure, abordant des sujets variés (tradition, modernité, économie, politique, sociologie…) nourris par la richesse des rencontres, des lieux et des événements.
À travers l’itinéraire d’Enomo, le lecteur est interpellé sur la problématique essentielle que pose la plupart des sociétés africaines contemporaines : Comment concilier la culture africaine, ses traditions et ce qu’a apporté l’occident à travers sa modernité ? La volonté de l’auteur est de pouvoir démontrer que « la tradition bien comprise ne doit pas nous emprisonner dans une routine, mais doit nous servir de tremplin pour élever notre monde au niveau de l’époque moderne… »

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Enomo, c’est un récit de voyage à travers lequel on suit le parcours d’un jeune élève qui se pose de nombreuses questions sur la façon dont il va appréhender la vie à l’étranger, en restant fidèle aux coutumes et à la tradition dans lesquelles il a été élevé. Le climat gabonais se compose de quatre saisons, les deux saisons des pluies (Ntchandja, en omyènè) et les deux saisons sèches (Enomo, en omyènè). La grande saison sèche est synonyme de grandes vacances (vacances d’été),  et lorsqu’elle arrive, la majorité des petits citadins Gabonais quittent la ferveur et le confort des grandes villes pour redécouvrir et apprivoiser les villages. A Port-Gentil où débute notre histoire, le vieux port vit quotidiennement au rythme des pirogues qui accostent en ramenant tantôt des personnes, tantôt des vivres.

Avec notre héros Enomo, (sans doute un hommage à la saison sèche « Enomo » qui sert de décor à sa narration), Cheryl Itanda nous replonge dans cette ambiance particulière qui sent bon les vacances. Nous embarquons sur l’Ogooué (fleuve principal du Gabon) et devenons les compagnons des 200 pages de  route d’Enomo. Notre voyage s’achève au bout de treize chapitres qui racontent successivement les préparatifs du voyage, la traversée de la mer, les aperçues de certains villages qui bordent l’Ogooué, l’arrivée et la vie au village Inongo, la rencontre avec le Vieux Rengombi (l’autre personnage central du roman), et le retour d’Enomo à Port-Gentil. Ce qui unit les différents chapitres, ce sont les questionnements et les réflexions d’Enomo. D’une page à l’autre, il interroge la tradition, la culture, les us et coutumes, la modernité, la colonisation, la politique, la religion, la famille et l’amour.

Ainsi, l’aboutissement de l’œuvre de Cheryl Itanda  est un parcours initiatique dont l’objectif est double :

  • donner au jeune Enomo des réponses aux questions existentielles et universelles qu’il se pose sur la façon de combiner tradition et modernité
  • l’équiper de différentes armes pour l’aider à faire face à ce qui l’attend là-bas, ailleurs

« Apprendre cet art de vaincre sans avoir raison » La Grande Royale, citée par Cheikh Hamidou Kane dans l’Aventure Ambiguë.

Pour y arriver, l’auteur l’abreuve des paroles, paraboles et conseils du Vieux Rengombi. Au village Inongo et dans la famille, le Vieux Rengombi est le grand sage et le garant de la tradition. Il est donc habileté à résoudre ce genre de problèmes. C’est en analysant les scènes qui mettent en avant les échanges entre Enomo et Rengombi que l’on trouve des fragments de réponses aux questions que se pose notre héros. Leurs échanges soulèvent également d’autres  interrogations que l’auteur aurait pu davantage développer. Je pense par exemple à la séparation qui est faite entre le christianisme, religion importée, héritage colonial, et les rites traditionnels ancestraux. De même, à un moment donné, l’auteur évoque les explorateurs qui ont pénétré le Gabon par la côte Atlantique…sans plus. J’avoue être restée sur ma faim car je m’attendais à un petit exposé de ce pan important de l’histoire gabonaise.

En effet, la colonisation et les grandes conquêtes occidentales expliquent beaucoup de choses quand on parle du développement économique de Port-Gentil. Je pense qu’on peut y trouver certaines réponses aux questions que se pose Enomo. Par exemple, un jeu d’écriture aurait pu suggérer que Rengombi  y puise une partie des arguments de son rescrit pour Enomo. En dépit de cette absence, c’est intéressant de voir les mécanismes que l’auteur utilise pour donner du crédit à son histoire. Avec de l’humour et un choix assumé dans la description détaillée des scènes, il dresse le portrait d’Enomo, en nuançant sa vie à Port-Gentil et à Inongo. On se familiarise avec le héros et sa famille, on rigole de l’oncle Ogowa qui ressemble étrangement à ce « tonton » qu’on a tous dans nos familles. A la lecture de Nyango, Rebouka, Ekalé et tous les autres, on pense gaiement à ces cousins, oncles et tantes éloignés. Plus loin, lorsque le récit nous décrit la mythique traversée d’Ozomboua, la mélancolie et les souvenirs s’emparent inévitablement de nous. En effet, l’évocation de cette traversée m’a ramenée à cette partie de mon enfance que j’ai volontairement sortie de ma mémoire : mes voyages au village. Je suis partie deux fois au bord de l’Ogooué. La première fois, j’avais 5 ou 6 ans ; la deuxième fois, 11 ou 12 ans. Convaincue que ces souvenirs étaient sordides, je me refusais de les évoquer. Curieusement, j’ai aimé revivre ces moments pendant ma lecture. Je dis donc mes félicitations à Cheryl Itanda, car grâce à lui, je suis parvenue à apprécier ces instants refoulés. Si le pari que notre auteur a fait était de nous embarquer dans sa pirogue et nous faire débarquer sur l’un des nombreux débarcadères qui rompent la quiétude de l’Ogooué, il l’a tenu ! En lisant, j’ai revécu:

  • La traversée d’Ozomboua, cette zone houleuse qui fait la jonction entre l’Atlantique et le fleuve Ogooué. Tantôt calme, tantôt agitée, une dualité qui me fait penser à une personne lunatique. A cause de son calme sournois, elle a endeuillé de nombreuses familles. Je n’oublierai jamais la frayeur provoquée par ses grandes vagues, et le cérémonial auxquels se livrent les adultes pour implorer la faveur des génies des eaux, pour que la traversée se déroule sans encombre.
  • Le salut adressé aux villageois des villages voisins, aux noms insolites et farfelus dont pour certains, on préfère taire la signification : Esulu Mbemi = Le vagin a toujours raison, Texas, Ogèwa-gèwa.

Par la suite, de belles références culturelles viennent enrichir les pages. Je salue par exemple l’hommage fait à Pierre-Claver Akendengue à travers « Sur le trottoir d’en face », son texte puissant qui dénonce la colonisation et l’oppression. Au détour d’une anecdote, on rencontre également Zao et MovaizHaleine avec « Ancien combattant » et « Aux choses du pays ». Un peu plus loin, lorsque Cheryl Itanda cite Ndouna Dépénaud et son poème « Pour l’école » je suis emballée. Enfin, ses odes improvisées à la nature et à la terre de ses ancêtres me ravissent entièrement.

Morceaux Choisis 

L’Ogooué

« Ô toi grand fleuve, Aussi fluide que soit ta longue route vers ta destination mystérieuse, Calme au matin, gai au zénith, coléreux quand se lève le vent, Ton tapis lisse blanc que vient parsemer de couleurs le lever du soleil, Dès l’aube ou le soir au crépuscule, connaît son éclatante blancheur les soirs de pleine lune (…) »

La forêt

« Forêt de tous les théâtres ! Quand s’animent les êtres, sous le dôme verdoyant de tes cimes, Tu as planté, comme une ancre spirituelle, tes profondes racines, Jusque dans mon cœur qui, sans mal-être, lentement se déracine, Des profondeurs de la terre, où fourmille la vie, Par l’au-delà et l’invisible vers les confins des nuages, Pour me transporter vers de lointaines contrées infinies, Que seul nourrit l’imaginaire de mon voyage »

En conclusion, le témoignage que nous livre Cheryl Itanda est beau et nécessaire, car il nous fait découvrir (ou redécouvrir) une partie du Gabon que nous ne connaissons pas (bien). Si jadis nous en avons fait la connaissance, aujourd’hui, ces liens sont fragiles, voire rompus, car l’occidentalisation a profondément modifié nos croyances et nos modes de vie. Quand elle ne les a pas effacés, elle nous a appris à en avoir honte, à les diaboliser et à les délaisser, au profit de ses mœurs imposées, et prétendues meilleures. Par conséquent, de notre culture et de nos traditions ancestrales nous ne maîtrisons que peu de choses. On nous a certes imposé la colonisation, mais il nous appartient de choisir ce que nous voulons faire de ses apports, salués ou décriés.

L’auteur

Cheryl Itanda est né en 1986, à Port-Gentil. Arrivé en France en 2005, il est aujourd’hui titulaire d’un double Master en Ingénierie des Systèmes d’Informations, et Management des Entreprises et des Administrations. Domicilié à Paris, il y travaille et exerce la fonction de Chef de Projet dans le domaine informatique. De la bouche de l’auteur, sur le plan culturel, il participe à l’aventure Awanawintche depuis 2008. C’est une association qui œuvre pour la pérennisation et la vulgarisation de la langue gabonaise Omyènè. L’écriture d’Enomo est née de la réflexion qu’il s’est longtemps  fait sur la possibilité de concilier les traditions, coutumes et cultures gabonaises, avec les apports occidentaux issus de la colonisation et de la mondialisation.

Sika se livre

On dit que « Partir » c’est « Mourir un peu ».

Cette phrase dont je ne connais pas l’auteur m’est revenue à l’esprit lorsque j’ai achevé ma lecture d’Enomo. Partir, quitter son pays, ses racines et sa famille. Choisir de tout laisser, une partie de soi, pour ce petit bout de quelque chose que l’on ne connait même pas. Partir, c’est aussi s’amputer, s’immobiliser, et s’infliger malaises, tourments et déchirements pour un hypothétique bien-être. Partir, c’est présumer, souhaiter et espérer que tout sera comme avant alors qu’on sait qu’on n’est pas à l’abris d’un bouleversement, d’une oscillation et d’une transformation.

Dans ce premier roman à l’écriture simple, compréhensible et accessible, Cheryl Itanda insuffle des pans de sa propre histoire à son jeune héros Enomo. Son style prometteur et presque candide donne parfois l’impression que l’auteur se réserve le droit de ne pas aller plus loin dans sa réflexion. J’ai hâte de lire son prochain roman, peut-être prépare-t-il déjà une suite au récit de voyage d’Enomo ?

Morceau Choisi

« Je prenais alors conscience, l’esprit et le cœur mélancolique, du monde que je laissais derrière moi ne sachant pas quand je le retrouverai ni dans quel état je le retrouverai (…) Je ne savais pas combien de temps mon exil aurait duré, ni en quel homme j’aurais été transformé après avoir baigné plusieurs années dans le monde occidental ».

Enomo s’inscrit dans la lignée des nombreuses œuvres africaines rédigées par Camara Laye, Cheik Hamidou Kane et Chinua Achebe par exemple. En effet, le thème central de l’œuvre (la difficulté pour les Africains de concilier la tradition et la modernité) a beaucoup été traité dans les lettres Noires. Ma plus grande difficulté a donc été de ne pas comparer systématiquement les écrits de Cheryl avec ceux de ses pairs. J’ai dépassé cette appréhension car au final, Enomo (comme ses œuvres apparentées) traite ce vaste sujet de façon singulière.  A titre de rappel (résumés d’éditeurs ou tirés de diverses sources internet) :

-L’aventure ambiguë, 1961, Cheik Hamidou Kane : c’est l’entre-deux d’un homme africain élevé entre tradition musulmane et modernité occidentale. Entre le savoir que l’école dispensera et la tradition qui se perdra. Où sera la plus grande richesse, dans ce qui s’apprendra ou dans ce qui s’oubliera?

-L’enfant noir, 1953, Camara Laya : loin de son pays natal, il évoque dans ce récit autobiographique son enfance, ainsi que la richesse et la chaleur de la culture africaine qu’il a dû quitter pour s’ouvrir à la modernité.

 -Le monde s’effondre, 1958, Chinua Achebe : montre, démontre ou remontre s’il était besoin, que la religion — tout au moins les grandes religions monothéistes encore dominantes de nos jours — sont et ont toujours été des éléments de pouvoir et de soumission.

Pour finir, le voyage d’Enomo me semble être un processus de définition, de recomposition et d’appropriation de son identité. Ce que j’ai perçu à travers les mots de l’auteur, c’est l’angoisse qui anime le héros. Tout le récit du voyage d’Enomo  s’articule autour de deux axes majeurs : rester lui-même et apprendre des autres. Les autres, ceux qu’il rencontrera là-bas (g’Anongo = le pays étranger en Omyènè),  là où il partira faire ses études. Comment faire pour rester soi-même en allant vers l’autre ? Comment faire pour garder sa culture, la vivre, loin de tous, en embrassant un nouveau monde ? En octobre 2007 je quittais le Gabon pour la France. Dix ans plus tard, les mêmes questions m’assaillent. A ma façon, je mets en œuvre des stratégies pour ne pas me perdre et rester liée, d’une manière ou d’une autre, à ce Gabon qui m’a vue naître.

Merci de me lire !

Jessica 🙂

3 thoughts on “Enomo, Cheryl Itanda. (Gabon)

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